L’oeil du Cyclone (1/3) : meilleure émission TV de tous les temps ?

Fondateur de Centrifugue.fr, Gwen Boul nous gratifie d’une de ses meilleures enquêtes sur l’Oeil du Cyclone, une émission mythique qu’il vous faut connaître si vous ne la connaissez pas déjà.

Diffusée sur Canal + dans les années 90, l’Oeil du Cyclone peut s’enorgueillir d’être, encore aujourd’hui, l’une des émissions les plus originales qui soit dans le PAF (et d’avoir sérieusement traumatisé l’auteur de ces lignes). Variété des sujets traités, réalisation inventive que d’aucuns – enfin, moi – compareront en terme de mixage aux Beastie Boys.

L’Oeil du cyclone fut une ouverture prodigieuse pour nombre de téléspectateurs, un précurseur en France d’Internet. Retour donc sur cette bouffée d’air frais cathodique, avec les témoignages de deux des créateurs de cette émission : Alain Burosse et Jérôme Lefdup.
Abibibibiiiiiiiiii !

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Avant l’Oeil

Fidèle à ma formation d’historien, dressons un aperçu de l’avant-Oeil du cyclone. Début des années 80 : avec l’arrivée de François Mitterrand à l’Elysée, le paysage audiovisuel sort peu à peu du moule ORTF. (Edit : Je modère un peu mes propos quant à l’ORTF après la vision de l’épisode de L’Oeil du cyclone consacré au Service de la recherche. Ce service a notamment produit les Shadoks et s’est interrogé, à l’image de Marshall Mac Luhan, sur l’impact des médias. Pour plus d’infos, je vous renvoie à la page Wikipédia sur Pierre Schaeffer et sur le Service de la recherche).

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C’est l’explosion des radios libres (qui avait débuté en 1978) et la télévision desserre la cravate (Note du red’ chef : avec tout ce que cela peut comporter de têtes qui tombent, Mitterand style). Et parmi les exemples de cette nouvelle liberté de ton, l’émission Les Enfants du rock, créée par Pierre Lescure en janvier 1982. Antoine de Caunes, Jacky, Alain Chabat ou Jean-Pierre Dionnet. J’oublie volontairement Philippe Manoeuvre. C’est petit mais, désolé, c’est plus fort que moi.

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Vu que le générique des Enfants du rock n’est pas intégrable, vous aurez un vidéo clip à la place.

Mais des “petites mains” invisibles sont également à l’action et vont utiliser l’émission comme un laboratoire de création audiovisuelle. Parmi celles-ci, Alain Burosse. Assistant réalisateur à Europe 1 à la fin des années 70, il y rencontre Marc Garcia (réalisateur, avec Michel Lancelot, de l’émission pop Campus, et fondateur d’Europe 2) et surtout un journaliste : Pierre Lescure. Celui-ci, après un bref passage à RMC, embarque donc Alain Burosse dans sa nouvelle émission de télé.

Des extraits de clips diffusés dans Haute Tension.

Assisté de Michel Eli et Bertand Merinos-Péris à la production ainsi que Mathias Ledoux, Olivier Baudoin et Stéphane Teichner à la réalisation, ce fan de punk est ainsi à l’origine de Haute Tension. Diffusé une fois par mois, le supplément à l’émission des Enfants du rock est alors, pour beaucoup de spectateurs français, la première rencontre avec le medium qui explose outre-Atlantique, avec la chaine MTV : le video-clip.

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PIL, Siouxie and The Banshees ou les globuleux Residents débarquent ainsi dans la petite lucarne française sans prévenir. Mais, avec la nécessité de trouver la matière visuelle aux 20 épisodes, c’est également l’occasion pour des petits groupes français d’entrer à la télévision par effraction. Peut-être le plus emblématique, citons Lucrate Milk, dont certains membres joueront ensuite dans Bérurier Noir ou les Négresses vertes.

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Pour aller plus loin :
A écouter, une émission de France Culture consacrée à l’histoire de Campus sur Europe 1 et cette interview intéressante de Pierre Trividic, sur Vacarme, qui revient sur la place accordée à la création à la télévision, et l’importance de Jean-Christophe Averty dans ce domaine (ce dernier réalisera d’ailleurs un épisode de L’oeil du cyclone consacré à Ubu).

Sur l’histoire des Enfants du rock, vous pouviez lire un chouette papier d’Olivier Nuc sur Le Figaro, mais il n’est malheureusement plus disponible, ce qui est bien débile… Du coup, allez jeter plutôt un oeil au site du collectif artistique La Fondation, qui propose des archives du supplément Haute Tension.

A propos de Lucrate Milk, vous pouvez regarder ce sujet diffusé dans Tracks en 2006, à l’occasion de la sortie d’un DVD consacré au groupe.

Le laboratoire oculaire Canal+

L’émission Les Enfants du rock s’arrêtera finalement en 1987 mais, dès 1983, Pierre Lescure se lance dans une autre grande aventure : celle de Canal +. Lancée officiellement en novembre 1984, les débuts sont chaotiques (qui voudrait payer pour regarder une chaîne de télé ?) et le bricolage est à l’honneur.

Et Alain Burosse, ayant suivi Lescure, de se retrouver à la tête des Programmes courts. Embauché deux mois avant le lancement, le défi est de taille : partir de zéro et construire une identité à la chaîne. Et avec deux contraintes : un manque de moyens financiers et une certaine indifférence, à l’époque, pour ces programmes courts, autrefois appelés “programmes de complément” (même si certains, comme Les Shadoks ou Le petit train de la mémoire, restent encore dans nos têtes).

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Un extrait de Derrick contre Superman, autre détournement de Michel Hazanavicius et Dominique Mézerette, et réalisé un an avant La Classe américaine.

La speakerine Mouzgheva, interprétée par Jérôme Lefdup sur Canal+

Issu de la radio, Alain Burosse s’y connait peu en télévision, hormis l’épisode des Enfants du rock. Mais il compense par un intérêt précoce pour le court-métrage et l’animation. Et il peut compter sur une grande liberté de création. Formats “shorts” (de 5 à 30s) ou “Surprises” (de quelques secondes à plusieurs minutes), la programmation s’étoffe grâce à l’aide de jeunes réalisateurs. Dont le plus “cyclonesque” n’est autre que Jérôme Lefdup qui fera la rencontre d’Alain Burosse aux Enfants du Rock… grâce à Jacky ! Tout Toutou (Treize épisodes entièrement aboyés à destination de nos compagnons à quatre pattes), Mouzgheva, “speakerine-menton” de Canal pendant trois mois, ou animations conçues sur ordinateur (Il fut l’un des premiers en France à bosser sur Amiga avec une palette dantesque de 32 couleurs !). Le ton est donné.

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Lardux, de Kram et Plof, un exemple de programme court de Canal+

Mais le besoin se fait sentir aux Programmes courts de consacrer un vrai magazine à l’art vidéo. A la fin des années 80 – début des années 90, alors que Canal + est enfin installée et bénéficiaire, se lancent des émissions comme Picnic TV puis Avance sur image (auquel collaborera un certain Marc Caro). Comme le reconnait Alain Burosse, l’émission reste cependant trop ciblée et hermétique pour ceux, encore nombreux, qui sont peu au fait de cette nouvelle forme de création.

Et l’Oeil fut

Avec Véronique Goyo, membre éminent des Maîtres du Monde (collectif d’artistes vidéo), Alain Burosse a ainsi l’idée de L’Oeil du cyclone. Une émission plus accessible, par la variété des sujets abordés, mais qui garde le goût de l’expérimentation. Que cela soit en terme de ton ou de réalisation, chaque épisode fera travailler un réalisateur et un producteur différent. “Un grand mix sur l’état de l’image”, comme il le résume. Symbole de cette profession de foi : le générique de l’émission, créé par Véronique Goyo et les frères Lefdup, qui donnera son identité à l’émission mais restera en perpétuelle évolution (En huit ans, 120 versions du générique verront le jour !).

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De 1991 à sa fin, en 1999, 230 épisodes, consacrés aussi bien aux illusions d’Escher qu’au Kaiju Eiga ou aux films de la Troma, seront ainsi proposés aux téléspectateurs. C’est pour beaucoup d’entre eux la première rencontre avec ces sujets périphériques qui n’avaient, jusqu’ici, jamais eu droit de cité à la télévision.

La suite mercredi prochain, tout sur le culte, les descendants et les moyens de regarder davantage d’épisodes de l’Oeil du Cyclone.

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