Dans l’optique d’une enquête sur les Do-It-Yourself religions, le Tryangle s’est lancé un défi : une cartographie des cultes les plus étranges de la planète.

Et qui dit « cartographie » dit « voyage ». Pendant des semaines, le Tryangle a parcouru plusieurs centaines de sites de religions nouvelles, de cultes parodiques, de sectes disparues, pour se confronter au bizarrisme radical.

A l’heure où chacun souhaite se créer sa propre foi, le Tryangle vous convie à une expédition en terre incongrue… Parfois drôle, parfois inspirante mais, très souvent, effrayante.

Le Tryangle précise que l’article qui suit ainsi que toutes les fiches « Cultes » cherchent à dégager les caractéristiques des mouvements décrits, et pas à les juger négativement ou positivement. Cela étant dit, le Tryangle conchie les sectes et vous invite à la méfiance et à l’indépendance d’esprit <3

COMMENT CLASSER LES CULTES ?

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Aujourd’hui, la classification des mouvements cultuels paraît délicates car tout est cultes ! Qu’est-ce qui différencie une religion d’une secte, et inversement ? Qu’est-ce qui différencie l’adoration de la Vierge Marie et l’attente suscitée par le dernier modèle d’iPhone ou le chemin de croix de Justin Bieber en décadence ? Avec la perte de repères qui caractérise notre modernité, il devient délicat d’établir des critères pour classer des mouvements proteïformes. Où ranger l’étrange festival Burning Man, rassemblement de hipster, cyber-hippie et start-uppers divers autour d’un fétiche immense sacrifié à la fin du festival, le fameux « burning man » ?

Serions-nous devenus tous religieux à divers degrés plus ou moins manifestes, plus ou moins conscients ?

« Dieu est mort », écrivait Nietzsche. « Nietzsche est mort », lui répond Dieu. Le XXIeme siècle a donné tort à toute une génération d’historiens et de sociologues annonçant l’ultime désenchantement du monde. Il y a bien un renouveau religieux que peu de gens avaient prophétisé, y compris Max Weber, le grand sociologue des religions. Ce renouveau se caractérise davantage par une multiplication des « religions nouvelles » et nouvelles formes de religiosité (méditation, yoga, flashmob…) que par un renforcement des religions traditionnelles. Nous ne serons pas les premiers à souligner l’apparition de nouvelles formes de religiosités individuelles, protéïformes et permissives (distance par rapport au texte sacré, syncrétisme divers…). Le pape Benoit XVI ne s’y est pas trompé : « La religion devient presque un produit de consommation […] la religion recherchée comme une sorte de bricolage en fin de compte ne nous aide pas ».

Suprême paradoxe : y aurait-il aujourd’hui autant de religions que d’individus ? Peut-être bien. Alors, dans ce cas, il ne faut pas classer les religions par types, mais cartographier les fidèles-types. En route !

LA CARTOGRAPHIE DES 23 CULTES

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En découvrant les cultes de cette première version, et en les décrivant pour le Tryangle, on peut proposer une première cartographie des postures par rapport au monde, et vis-à-vis de soi. On se rend compte que des mouvements de natures très différentes ont, cependant, des postures similaires.

L’exploration est surtout le fait de Quentin, la cartographie, l’œuvre de Gwendal, le taulier du Centrifugue et Tryanguliste de renom.

J’accepte la réalité du monde et je suis fier de ce que je suis

Oberon_Zell_and_Unicorn_WEBC’est une façon plutôt saine d’envisager le monde, non ? C’est sans doute pour ça qu’on y trouve pas beaucoup de religions… Il s’agit là d’une posture difficile à atteindre, qui repose sur une forme d’harmonie avec la réalité et la Nature, et qui contraste avec le point de départ d’une majorité de religions qui consiste à valoriser un Ailleurs et à pointer du doigt un pêché qui rendrait l’homme inférieur au divin. En somme, aimer le monde présent et s’aimer soi-même, c’est un miracle de hippie.

Cette description correspond tout particulièrement à la mouvance du néopaganisme comme l’Asatru et la Church of All Worlds. L’Asatru est un mouvement religieux nordique qui vénère un panthéon d’anciens dieux. Or, ses fidèles peuvent très bien rejeter ces dieux si leurs comportements leur déplait (Odin n’a qu’à bien se tenir). La bière est un pilier important de cette religion virile, surtout présente en Europe du Nord. La Church of All Worlds, valorise la puissance individuelle de l’être humain, présenté comme un magicien en puissance, capable d’aimer plusieurs individus à la fois (polyamour) et d’être en harmonie avec la Nature. Un bémol : ce dernier mouvement, très écologique et précurseur de la théorie Gaïa, a un constat très négatif sur l’impact de la civilisation sur l’écosystème.

Quant au Dudeisme, ce mouvement baba-cool d’inspiration Zen, il enseigne le calme, la détente et l’acceptation de soi (et si vous n’y arrivez pas, c’est cool aussi) à la manière du Dude, héros du film The Big Lebowski. Il est dirigé par un Dudely Lama particulièrement Swag (oui, vous lisez bien une typologie très sérieuse avec un critère scientifique qui s’appelle le Swag).

Par contre, l’Aetherius Society aime tant notre monde qu’elle cherche sans arrêt à le sauver en stockant les énergies positives humaines dans de grandes machines plutôt douteuses. Ils prétendent avoir sauvé le monde un nombre incalculable de fois et empêché l’Apocalypse… Inutile de préciser que ce mouvement est plus douteux que les autres.

J’accepte la réalité du monde mais je veux devenir encore meilleur

pope_3Ici, vous trouverez les mouvements les plus décalés, dont la plupart sont parodiques et à vocation poétique. C’est une posture individualiste qui suppose un désir de se responsabiliser et de prendre l’initiative, quitte à créer sa propre religion pour se protéger de l’influence des autres. Une forteresse d’humour noire très tryangulaire.

C’est le cas du Discordianisme, de la Church of the Subgenius et du Pastafarisme, dont le principe pourrait se résumer à créer des religions pop’ pour se moquer des vieux cultes. Le Kopimisme, mouvement pour lequel le partage de fichier est « sacré », quoique tout à fait sérieux dans ses principes, détourne avec humour les principes de la Chrétienté.

Inspiré de la mythologie créée par George Lucas pour Star Wars, le Jedïsme invite ses membres à chercher en eux-même une énergie qui, je ne vous apprends rien, s’appellerait la « Force ». En réalité, ses membres sont une immense majorité à cultiver un savoir important en matière de religions comparées, d’origine des grands mythes et ils voient dans l’oeuvre de George Lucas l’aboutissement possible d’une introspection sur les mythes qui forgent notre civilisation. Le Tryangle a même discuté avec un Jedi pour en avoir le coeur net.

Je refuse le monde et je vais suivre une initiation pour le supporter

hqdefaultIci, on trouve des mouvements bien moins distanciés dans leur approche du monde. Le monde est si insupportable qu’on s’en éloigne, préférant vivre loin de la civilisation, en communauté fermée. C’est le cas de sectes dangereuses pour leurs membres et souvent prosélytes, qui cherchent à transformer radicalement l’être humain, parfois jusque dans son essence.

C’est le cas de la secte Heaven’s Gate, dont 39 membres sur 40 sont morts lors d’un suicide collectif. Enfin, ceux-ci pensaient simplement « quitter leur véhicule terrestre pour rejoindre un vaisseau vénusien caché dans le sillage de la comète de Hale-Bopp ». La transformation infligée à ses membres étaient si exigeante, notamment par l’abstinence sexuelle totale, que huit hommes se sont castrés pour y parvenir.

La tribu d’Ecoovie n’est pas à ranger dans la même catégorie de dangerosité, mais les frasques de son gourou ont tout de même – plus ou moins directement – coûté la vie à trois personnes, dont un enfant, suite à des complications de santé. Les Ecoovistes vivaient comme des Indiens d’Amériques, plus proches de la nature, et cherchaient à réinventer complètement un mode de vie. Un membre d’Ecoovie nous a même écrit pour défendre son expérience. Cependant, ce sont les frasques de son gourou, toujours vivant et en liberté, qui ont défrayé la chronique.

La Church of Bible Understanding fut un secte américaine à succès dans les 70-80 qui se caractérisait par son mode de recrutement très Jehovah, mais avec une pointe d’originalité que je vous laisse découvrir.

Je refuse le monde et je vais le changer

Ici, le refus est complet. Tout est mensonge. Le Monde est dirigé par une élite qu’il faut détruire. Nous sommes souvent au bord de l’Apocalypse, et cette fin oblige les fidèles à changer leur coeur en urgence, soit en se rendant capable de se métamorphoser, de mourir ou de tuer. C’est parfois la fabrique même de la réalité qui est critiquée au profit des mondes invisibles, ou d’un après.

Le Nuwaubianisme, la Nation of Yahweh et le Creativity Movement ont en commun un mélange de religion et de suprématisme. Les deux premiers voyaient les Blancs comme des démons, le second allant jusqu’à créer une escouade pour mener des assassinats. Le Creativity Movement plébiscite les lois de la Nature et fait des luttes raciales un des moteurs essentiels de l’être humain.

Ces mouvements se replient et cherchent à couvrir le monde d’une explication différente. Dans le cas de la secte japonaise Pana-Wave, on se couvre de grands draps blancs pour se protéger des « rayons » tandis que les Universe People nous expliquent qu’Ashtar, commandant intergalactique, surveille l’être humain pour choisir ses élus et les emporter dans son vaisseau invisible à l’oeil humain.

NB : Nous écartons de la typologie le Raelianisme et l’Aumisme, dont l’histoire n’est pas terminée.

TYPOLOGIE

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Face à cette typologie, il faut souligner l’importance du fameux « bricolage religieux » que pointait déjà du doigt Levi Strauss. L’homme moderne ne fait que recomposer les anciens mythes à sa disposition sans en inventer de nouveaux. Des sectes aussi étranges que Heaven’s Gate apparaissent comme une recomposition d’influence chrétienne (quête du paradis, condamnation de la sexualité…) et de mythologies OVNIS (contact avec d’autres êtres, enlèvement collectif), le tout saupoudré d’une esthétique proche de Star Trek.

Ce succès du bricolage suppose aussi un besoin de bricolage dans une société où les individus cherchent à se construire. Cela paraît d’autant plus difficile que l’abondance d’offres religieuses et la dissémination de dieux multiformes obligent des cultes très différents à se côtoyer et à hausser le ton : « Pourquoi le croirais-je lui plutôt qu’un autre ? ». Elle favorise aussi le côté supermarché spirituel et les cultes New Age qui prônent la « pensée positive » et autres « Lois de l’attraction naturelle ».

D’où le succès des mouvements syncrétiques qui concilient plusieurs religions. En conciliant les nombreuses influences religieuses qui parcourent le monde, certains mouvements reconcilient des contradictions dans les individus. Par exemple, ce n’est pas parce que vous êtes catholique que vous devez faire ceci, ou cela. Avec nous, vous n’aurez pas à le faire. L’Aumisme, qui existe encore aujourd’hui, propose un syncrétisme total, en recherchant le coeur de toutes les religions.

MÉTHODOLOGIE

La cartographie ici présentée n’en est qu’à sa première mouture. C’est un projet contributif qui sera amélioré et enrichi au fil du temps. Pour l’instant, trois auteurs ont contribué à la recherche, mais n’hésitez pas à soumettre vos idées, améliorations, suggestions…

Le choix du mot « culte » s’explique par le désir de voir large. l’objectif n’est pas de définir ce qu’est une religion aujourd’hui, ce qui les distingue des sectes ou des philosophies, ce mot en vogue pour parler des religions orientales. Vous trouverez des mouvements très divers dans la cartographie, des sectes dangereuses ayant entraîné la mort de tous leurs adeptes à des religions canulars. Au nombre de 23, ces cultes font chacun l’objet de fiches qui en détaillent les principes, l’histoire et le fonctionnement.

Photo Credit: Flооd via Compfight cc

Cartographie & Logo by Gwendal