Le Dolcett est une sous-culture fétichiste centrée sur des fantasmes de cannibalisme et, plus précisément, la gynophagie : le désir de dévorer une femme après empalement, torture ou par simple plaisir gastronomique. Purement imaginaire, le Dolcett regroupe une communauté bien réelle d’amateurs de bonne chère qui vivent leur fantasme sur internet. Sans faire de mal à personne ?

Le monde virtuel Second Life est aux fétichismes rares ce que la forêt de Chaux est au sanglier : un terrain de chasse idéal. Rien de mieux pour un collectionneur de de pratiques étranges que de parcourir ce parc à thème abandonné, dorénavant peuplé de libertins dont les pratiques cyber-sexuelles n’ont d’autres limites que leur imagination et la fragilité des cartilages du poignet.

Aujourd’hui, les amateurs de fétichismes rares (comme moi) ne savent plus où donner de la pokeball quand ils visitent les innombrables repaires de zoophiles en 3D, les répliques de toilettes publiques New Yorkaise pour scatophiles numériques ou de jungles virtuels où dansent nuit et jours des furries aux pelages chatoyants.

Restait néanmoins un spécimen à rencontrer parmi ces raretés, et pas des moindres : un cannibale. Mon sang ne fait donc qu’un tour lorsqu’un de mes anciens contacts sur place m’annonce qu’il en a rencontré un beau : « Il est super sympa » ajoute-t-il avant de préciser : « Je lui ai parlé de toi, il fait partie d’une grande communauté d’hommes et de femmes qui se dévorent entre eux et il a accepté de t’en parler. Ça s’appelle le Dolcett. »

Une offre qui ne se refuse pas.

AUX ORIGINES DE LA CYBER-ANTHROPOPHAGIE : LE CANNIBAL CAFE

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« Les quelques histoires de Dolcett sont sorties de l’imagination d’un dessinateur canadien anonyme de Toronto, qui a vécu (et vit peut-être encore) en Californie. A ma connaissance, personne ne sait rien sur lui », m’explique Phage Jenkins par courriel. Tout a donc commencé dans les années 1990, quand cet artiste mystérieux se cachant derrière le pseudo « Dolcett » met en ligne des séries de dessins illustrant ses fantasmes : en noir et blanc, ces comics en ligne claire ne sont pas sans rappeler les Chick Tracts des années 50 et placent des jeunes filles brunes et blondes dans des situations dangereuses (sodomisées, pendues, décapitées pendant qu’elle sont sodomisées etc.).

Vers la moitié des années 90, les œuvres de Dolcett circulent au Canada et aux Etats-Unis… sous le manteau. Cela aurait pu continuer ainsi si quelqu’un ne s’était pas décidé à les scanner pour en faire profiter l’Internet naissant. Un homme se prétend l’initiateur de la Cannibalosphère et de la célébrité du Dolcett : il aurait été le premier à en scanner des pages pour les mettre en ligne. Cet homme exerce ses activités en ligne sous le pseudonyme de « Perro Loco ». En 1994, il fonde le forum « Cannibal Café », qui est hébergé par un réseau plus large, spécialisé dans le snuff et les fantasmes nécrophiles, Necrobabes.org.

Précurseur, Perro Loco se présente aujourd’hui comme le Maire de Dolcett. Il raconte que, ravi par le fait qu’il accepte de réaliser gratuitement ce travail de numérisation et de diffusion, l’artiste Dolcett l’a depuis autorisé à poster tout son travail en ligne sans limite – allant jusqu’à lui permettre de le monétiser s’il le souhaitait. Lors d’un entretien avec le site américain The Awl, Loco explique que c’est lui, et lui seul, qui a popularisé le concept du Dolcett-ism et que « pour la Sainte Eglise du Dolcett, il est le Seul Véritable Prophète ».

Mais les dessins de Dolcett ne représentaient alors qu’une toute petite minorité de l’activité de ces Cannibales en herbe (de Provence).

Sur le forum, on trouvait des hommes cherchant d’autres hommes, des hommes cherchant des femmes et, parfois, des femmes cherchant des hommes – certains désirant être mangés, d’autres se targuant d’être de « véritables cannibales ». Simple « jeu de rôle » sexuel ou véritable appel au cannibalisme ? Histoires, dessins, tutoriaux pour cuisiner de la chair humaine, les annonces rivalisent de précisions et les forumeurs n’hésitent pas à se déclarer « Prêt à être mangé » ou à se présenter comme des personnes dangereuses :

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Le 17 septembre 2002, une annonce très semblable à toutes les autres est postée, n’attirant pas particulièrement l’attention dans ce contexte si particulier. Un utilisateur nommé « Your next meal » poste un message clair « Please eat me« , expliquant qu’il rêve de se faire dévorer le ventre. Quelques heures plus tard, une réponse d’un certain Franky que j’ai réussi à retrouver en suivant plusieurs liens morts, que j’ai patiemment rentré sur internet-archive pour remonter la piste, avant de fouiner parmi les quelques 3000 annonces du Cannibal Café :

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Ce que le jeune homme de 18 ans ne sait pas, c’est que « Franky from Germany » est, en réalité, le Cannibale de Rotenburg, Armin Meiwes. A peine un an plus tôt, celui-ci avait passé une annonce sur plusieurs sites pour trouver un homme désireux d’être mangé. Il obtient plusieurs réponses, dont Bernd Jürgen Brandes, un ingénieur berlinois de quarante-deux ans. Ils se rencontrent en mars 2001 et, après avoir eu des rapports sexuels, ils décident d’un commun accord de découper le sexe de Bernd. Ils le cuisinent et le mangent ensemble. Toute la scène, qui dure plus de 9 heures, est enregistrée. Après le repas, toujours avec l’accord de Bernd, Armin Meiwes l’achève de plusieurs coups de couteau à la gorge avant de le découper en plusieurs morceaux dans sa cave :

« Je l’ai pendu par les pieds, éviscéré. J’ai découpé quelque 30 kilos de viande, les meilleurs morceaux ont été conservés dans mon congélateur ».

Le Cannibal Café ferme ainsi ses portes en 2002, victime d’une attaque DDoS effectuée par les autorités allemandes en fin d’année. Erreur de jeunesse ?

Le cannibalisme en ligne allait, par la suite, vivre ses plus belles années.

LE DOLCETT GIRL FORUM : UN CANNIBALISME (ENFIN) CIVILISE ?

Et Dolcett, l’artiste, dans tout ça ? Face à la violence de l’affaire Armin Meiwes, notre ami dessinateur représente le renouveau : l’affirmation du retour au domaine de l’imaginaire après une terrifiante irruption de la réalité. Et, en effet, à peine avait-il fermé l’ancien que Perro Loco avait déjà créée un nouveau forum, le Dolcett Girls Forum, un forum dont le but est de « couvrir une large gamme de fantasmes sexuels plutôt graphiques ». Comprendre « très gores« .

dolcett-girls-forum-logoCréé en août 2003, le site a aujourd’hui à peu près 50 000 membres, et les femmes y sont, selon son créateur, beaucoup plus représentées que dans le Cannibal Café : presque 50% des utilisateurs. Avec un million de vues par mois, selon son créateur, le forum accueille notamment « un représentant du Congrès américain » et de « nombreuses familles connectées aux hautes sphères politiques » explique Perro Loco. Moins porté sur les petites annonces ( c.a.d « Cuistot cherche viande à cuisiner » ), c’est un endroit où l’on discute fantasmes – et où l’on partage des histoires souvent très inspirées par les comics de Dolcett.

Qui se cache derrière le pseudonyme « Dolcett » ? Très difficile à dire. L’homme a réussi à garder un mystère presque complet autour de sa personne, et Phage n’en sait pas plus. Après plusieurs jours de recherche, je découvre dans les archives de Necrobabes.org, le récit d’un échange de courriel avec Dolcett en personne. On y découvre un homme « surpris par le succès de son art« , qui explique que la plupart des personnages de ses bande-dessinées sont inspirés d’amis ou de fans avec lesquels ils partagent ce fétichisme si particulier, comme Karyn, l’auteur de la page de Necrobabes qui se dit « folle de joie d’avoir mérité un tel honneur ».

Cependant, à part apprendre qu’il s’agit bien d’un homme et qu’il est toujours en vie, nous n’en saurons guère plus. Dolcett, si tu nous lis…

« LA PREMIÈRE CHOSE QUI FRAPPE DES QUE L’ON VOIT CES DESSINS, C’EST L’ÉROTISME QUI S’EN DÉGAGE »

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« Personnellement, j’ai découvert ces dessins en 2005 grâce à une amie sur MSN Messenger. Comme tout amateur de Dolcett, la première chose qui frappe dès que l’on voit ces dessins c’est l’érotisme qui s’en dégage » m’explique PhageJenkins dans son premier courriel. « C’est ce que j’ai aimé dès la première fois, je ne l’ai pas vraiment cultivé… mais c’est comme tous les fantasmes : une fois ancrés en vous, ils y restent, quoi qu’on fasse ! ».

Extrêmement dérangeants, les récits de Dolcett donnent parfois l’impression de plonger dans l’âme de cannibales dans un vieux King Kong, mais transposés à un milieu bourgeois urbain. Dans certains cas, on y découvre parfois des femmes attachées, tuées et dévorés bien malgré elle dans des récits à teneur horrifique, comme Roasting grotto, dont l’imagerie proche du Cannibal Holocaust de Ruggero Deodato et les éviscérations vous feront passer un agréable moment (non).

Mais, la plupart du temps, ce n’est pas du tout ce qui se passe : en pleine séance de torture, les intestins à l’air, tout le monde… sourit. Stupéfiants, les récits de Dolcett sont un croisement entre une séance de torture et ces fascicules que l’on trouve dans les avions où tout le monde sourit bêtement. Dans beaucoup de récits, la séance de torture est, tout simplement, une superbe fête et la femme consentante continue de donner des instructions au cuisiner… pendant qu’on la cuit et qu’on la découpe. Dans Fantasy barbeque, le personnage principal dicte la recette pour la déguster jusqu’à ce qu’on la décapite :

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Les comics de Dolcett tiennent moins du viol collectif que du barbecue entre amis. Le lecteur est confronté à une étrange forme de complicité des victimes avec leurs bourreaux. Monde à l’envers, c’est très souvent la jeune femme qui se porte volontaire pour ces séances d’exécution. Un désir de sacrifice qui tient une place centrale dans l’imaginaire et les fantasmes de Dolcett, qui peint avec délectation des demoiselles enthousiastes à l’idée de se faire tuer et dévorer. L’auteur classe les histoires en deux grandes catégories : par empalement Gynophagia Stories ou… par pendaison Asphixia Stories.

Proche du BDSM, le Dolcett pousse le fantasme de la  soumission à son paroxysme puisqu’il s’agit, pour la victime, de donner son accord « ultime » pour être « mangé et tué ». L’artiste canadien le dit lui-même à la Karyn de Necrobabes.org : « Aujourd’hui, à l’heure où j’ai l’impression d’avoir presque tout exploré, rien ne me plaît plus qu’une jeune femme volontaire, excitée à l’idée de ce qui va lui arriver. Je ne travaille presque jamais l’aspect sadique des choses et la torture et la douleur ne font pas partie de mes fantasmes ». Le fantasme du consentement suprême ? Tout se passe comme si le Dolcett reprenait les codes du BDSM tout en les parodiant, et remplaçait les scènes de (légitime) refus de la personne soumise, par un consentement délirant à une pénétration… mortelle.

Aujourd’hui, la pratique du Dolcett s’est élargie et a trouvé des espaces pour se « concrétiser » ailleurs que dans la réalité. Les espaces virtuels permettent à une personne aux prises avec un tel fantasme de le partager sur des forums, de le jouer sur des chan irc dans des communautés de roleplayer ou dans des univers virtuels comme Second Life.

GUIDE PRATIQUE DE L’AMATEUR DE BONNE CHAIR

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« T’es cook ? Hard vore ? Soft ? Qu’est-ce que tu veux commander ? » me demande une demoiselle équipée de petites ailes et de patins à roulettes dans le diner de la sim Dolcett de Second Life, la Town of Stepford. Au-dessus de moi, un menu en 3D présente  les différents plats de viandes humaines disponibles et je comprends rapidement que la serveuse et le plat principal ne font qu’un – et que la cuisine dispose d’instruments électro-ménagers rares, comme des pals et des sangles.

C’est dans ce cadre « idyllique » que ces désirs de dévoration, autrefois difficilement partageables avec ses proches – ou en famille, s’expriment aujourd’hui de façon de plus en plus visible sur les réseaux, se complexifiant et se subdivisant en catégories de plus en plus précises. Les dessins de Dolcett y sont souvent présents – et inspirent de nombreuses créations 3D d’artistes de Second Life.

Précurseur, le Dolcett a aujourd’hui enfanté d’autres fantasmes et, donc, d’autres communautés, en particulier les vore, le fantasme d’être dévoré vivant ou de manger soi-même une créature vivante, qui est devenu la catégorie ombrelle de tous les amateurs de cannibalisme. Elle se divise aujourd’hui en pratique hard comme le dolcett, et soft, comme le unbirthing, le fantasme d’être intégralement avalé par un vagin puis de « naître à nouveau », mais il y en a pour tous les goûts : anal vore, cock vore, etc. Si vous ne me croyez pas, google image est votre ami. Quoiqu’il en soit, le Dolcett est la pratique la plus « crue » et la plus « gore » de ce petit monde – et le contrainte d’attribuer un rôle précis à l’homme et à la femme, comme peut le faire le roleplay Goréen, cet univers où les femmes vivent sous la domination des hommes.

Aujourd’hui, Dolcett est l’artiste star, le point de ralliement des 50 000 utilisateurs du Dolcett Girl forum, qui pratique aujourd’hui une politique plus restrictive pour les nouvelles inscriptions. Et Phagein me confirme les dires de son fondateur, Perro Loco, en m’assurant que « ce sont les femmes les plus nombreuses et les plus demandeuses. Que ce soit sur Second Life ou sur le Dolcett Girls Forum. Il y a une communauté Dolcett importante, rien que le forum DGF doit avoir autour de 50 000 membres ! Et moi, j’y suis inscrit depuis une dizaine d’années ».

Histoires, textes, photos trouvées sur Internet, photo-montage plus ou moins amateurs ou même vidéos, les échanges sont importants dans cette communauté. Après inscription au DGF, je reçois rapidement une validation de mon inscription et me promène un peu sur le forum, très actif, avec plus d’une cinquantaine de sujets par jour et des titres pour le moins évocateurs : STORY: Waitresses, friends, lovers and meat, Very appetizeing salad, Automatic Butchery, The look on their face when you tell them, « We’re going to eat you, Bukkake Beheading Challenge, 3D Guillotine simulator… De l’autre côté, des plateformes ouvertes d’échanges d’images et de vidéos existent, comme Motherless/Dolcett.

Pendant ce temps, sur Second Life, mon demi-pêche tarde à venir – et je crois qu’il ne viendra plus : un autre client a commandé de la cuisse rôtie à la broche. Enthousiaste, la serveuse n’a même pas pris le temps d’enlever ses patins à roulettes.

« CHEZ DOLCETT, L’ORGASME EST UNE PETITE MORT QUI ANNONCE LA VRAIE MORT! »

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A ce stade, je peux tout à fait comprendre que certains lecteurs aient, d’ores et déjà, fermé cette page, tant le mélange de sexualité, de gore et de bonne bouffe peut traumatiser la majorité du monde connue. Mais si cela vous effraie, écoutez plutôt le Dr. Mark Griffith, professeur à la Nottingham Trent University, qui explique que la gynophagie est, étrangement, moins violente en son essence, que le BDSM :

La Gynophagie est un fantasme imaginaire consistant à faire de soi-même ou de quelqu’un d’autre sa nourriture. En tant que désir imaginaire, il ne s’agit que d’un tabou, proche en cela de nombreuses pratiques sado-masochistes… Mais, au final, la « gynophagie » me paraît bien plus douce que certaines formes de BDSM, car on n’y trouve pas de tortures. En vérité, si vous regardez tout cela de plus près, la gynophagie est une sorte de nouvelle version de la vieille histoire de la « demoiselle en détresse ». C’est une nouvelle version du Petit Chaperon Rouge dans laquelle, je vous le rappelle, le loup dévore une jeune fille vivante.

Le Dr. ajoute que, dans les différents comics de Dolcett, les jeunes filles représentées en train de rôtir semblent en ressentir un intense plaisir. Peu réaliste ? Assurément, et c’est sur ce point que Phage Jenkins souhaite insister lorsqu’il entreprend de m’expliquer le fond de l’affaire : selon lui, « le principe même du Dolcett, c’est que la femme a un orgasme tellement extraordinaire au moment de l’empalement imaginaire que, ensuite, la mort réelle devient presque anecdotique. C’est l’orgasme ultime qui n’arrivera plus jamais avec qui que ce soit, et qu’elle ne pouvait atteindre qu’ainsi » explique-t-il.

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« Vous le constaterez sur tous les dessins, surtout les premiers, aucune femme ne semble souffrir vraiment. » Lorsque je lui demande si ses fantasmes se manifestent aussi dans le réel, notamment par des rencontres, il répond par la négative : le Dolcett n’a rien à voir avec le réel.

« Aucun rapport avec la mythologie des vrais cannibales comme Isei Sagawa, et non, je n’ai jamais fait de rencontres de ce genre, même si je dois admettre que cela a déjà failli arriver. Je suis persuadé que ça reste totalement virtuel et si ça se pratique en réel… ça devient du bondage classique. Par exemple, sur le forum DGF, tout ce qui se rapproche trop du réel en photo ou texte est souvent mal noté. Ne pas se situer dans le fantasme à ce niveau, ça s’appelle des meurtres.

En somme, le Dolcett est un « univers totalement surréaliste » par essence, puisqu’une Dolcett Girl est sensée « jouir d’un empalement mortel« . Il exprime, au premier degré, la violente libération des pulsions qu’est la sexualité, cette purgation de pulsions de mort par l’amour des corps. Eros et Thanatos. Et Phage va jusqu’à me citer George Bataille pour me convaincre de la cohérence de son fantasme. Le « sympathique » faux-cannibale assume tout à fait son goût pour cet univers : « Cela ne m’a jamais fait peur, et ça ne me fera jamais peur ! »

Sur le DGF (le Dolcett Girl Forum, suivez un peu !), même constat : peu d’utilisateurs semblent intéressés à l’idée de faire réellement ce qu’a fait le Cannibale de Rottenburg. En septembre 2004, Perro Loco lance un nouveau thread intitulé « Would You ? Really ? » qui a, à l’heure où j’écris ces lignes, pas moins de 2208 réponses et près de 140 000 vues. Il y pose la question qui est sur toutes les lèvres : « Si vous aviez la possibilité de réellement manger une femelle pour concrétiser vos fantasmes « Dolcettiens »… le feriez-vous ? » interroge-t-il, avant de préciser qu’il n’y aurait aucunes répercussions, que cela resterait secret et dans un cadre « consentant ». La réponse d’un utilisateur appelé « Scalloped » est typique : « Très clairement NON ! C’est un fantasme ! A moins que ça ne soit une question de survie, là on ne sait jamais ». L’immense majorité des réponses est à l’avenant mais… pas tout. Si certains plaisante ( « Ca dépend si je dois nettoyer moi-même ! » ), certains répondent par l’affirmative, parfois sans même indiqué de pseudo : « Je le ferais oui, et pour de vrai ».

Une déclaration d’autant plus difficile à croire que le site serait, pour des raisons évidentes, sous surveillance du FBI.

« LES RÉCITS DE DOLCETT SE DÉROULENT DANS UNE SOCIÉTÉ DE LOISIR ARRIVÉE A SON STADE ULTIME, QUI SE SUICIDE EN DÉGUSTANT SA PROPRE CHAIR »

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Revenons à Dolcett lui-même. Si on le distingue du vore classique, c’est bien parce que le Dolcett propose un imaginaire particulier, avec des scénarii très précis et une étrangeté qui dépassent le simple assouvissement de fantasmes de dévoration. Ce n’est pas un hasard si le fantasme dolcettien ne naît pas au départ de simples images, mais bien de récits qui, à la manière de l’imaginaire goréen, comportent leurs propres règles et leur « état d’esprit ».

Selon Comoria.com, une encyclopédie en ligne à la ligne éditoriale mystérieuse et qui propose une centaine d’entrées dont Doryphore, Amélie Mauresmo et Angoisse de morcellement, l’auteur Dolcett n’est pas, à proprement parler, un artiste sado-masochiste, « car on ne retrouve pas les conventions habituelles du genre ». Si l’omniprésence dans ses dessins de femmes nues à la plastique parfaite en fait un dessinateur érotico-pornographique, ses récits s’intéressent relativement peu aux pratiques sexuelles elles-mêmes : « Celles-ci d’ailleurs sont expédiées sans qu’aucun des partenaires n’exprime d’orgasme irrépressible. En fait, il serait plus juste de parler de pénétrations de pure forme, comme si leur but ne se bornait qu’à établir le rapport de domination, tant elles ne font généralement qu’accompagner une conversation, prolonger, accompagner une mise en situation… ou encore faciliter l’entrée de la broche. » L’humour caractéristique de Dolcett achève de dédramatiser des situations qui seraient atroces si traitées avec réalisme.

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L’univers de Dolcett est aussi pour beaucoup dans ce décalage entre l’image et sa portée érotique : les récits ne se déroulent pas chez des psychopathes dans un monde analogue au nôtre, mais dans une dystopie d’anticipation, une « dictature crépusculaire, sans passé ni avenir […] une société de loisir arrivée à son stade ultime, qui se suicide en dégustant sa propre chair ».

Dans ce cannibalisme d’État qui est censé répondre à l’explosion démographique, la femme remplit la même fonction alimentaire que le Soleil Vert dans le roman de Harry Harrison, à la différence qu’elle se donne en repas en esclave soumise et résignée. Les jeunes femmes vivent ainsi dans l’attente du moment où elles seront désignées pour figurer sur la liste de collecte de viande, où leur numéro sera tiré au sort à l’occasion d’une loterie.

« Dolcett ne fait que jouer avec l’image de la femme-objet qui émerge de la société de consommation des années 60 ». La transformation des femmes en objet, proche de la forniphilie ou « fantasme du meuble-humain », peut ainsi apparaître comme une projection fantasmatique d’une société de consommation qui dévore en permanence le corps féminin, par l’intermédiaire d’images de publicités ou de films pornographiques.

Dans Feast Day, la consommation des corps est même industrielle, dans le cadre de « meat camp », lieu étrange à mi-chemin entre l’abattoir et la maison close :

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Un glissement de cette dévoration symbolique vers un premier degré satirique et cathartique. Le désir de la femme de participer à ce cycle qui, pourtant, la mène à la mort, donne à réfléchir sur la complicité entre homme et femme dans ce rituel macabre. Dans l’ambiance apaisée de plusieurs récits, on pourrait voir un fantasme presque politique de voir les conflits inhérents à ce système s’apaiser d’eux même autour d’un bon barbecue.

C’est là toute l’originalité de Dolcett : représenter l’horreur la plus graphique comme quelque chose de normal, en l’inscrivant dans le quotidien conformiste d’une classe moyenne américaine adepte des barbecue Sunday : « Chéri, tu reprendras bien un peu de chair humaine ? »

LE CANNIBALISME EST-IL UN HUMANISME ?

C’est la question qu’il reste à poser. A la manière du film The Purge, dans lequel un système politique autorise la violence et le meurtre un jour par an pour « pacifier la société », faut-il penser que l’expression de ces fantasmes brutaux, terrifiants à bien des égards, peuvent avoir des vertus positives et cathartiques ?

Depuis l’affaire Meiwes-Brandes, Perro Loco a eu plusieurs l’occasion de s’exprimer. Quand on lui demande s’il se sent coupable, il répond par la négative : « Armin Meiwes n’est pas différent de beaucoup de gens, mais au moins, lui, avait une certaine conscience de sa responsabilité sociale » explique-t-il, une périphrase pour souligner que, contrairement au meurtre « classique », il considère ce cas de cannibalisme comme « consentant ». Et pour perro Loco, libertarien, tendance « Get out of my property ! »… ça change tout.

Tout ce qu’ils ont fait, c’était en consentement mutuel. Ce n’est pas comme si ce mec était un putain de serial killer. Il n’a pas invité Jürgen [NDLR : Brandes] à dîner pour l’égorger dans son dos par surprise. Non, ils en ont parlé ensemble : Jürgen voulait être tué et dévoré. Pour moi, au pire, on peut prétendre que c’est de l’aide au suicide. Mais rien de plus !

FBI, police canadienne… Perro Loco a l’habitude d’être convoqué par les autorités, et ce n’est pas l’unique cas où il a été impliqué dans un cas de « meurtre consentant ». En 1996, Sharon Lopatka, une femme de 35 ans, s’était mise en quête d’un homme qui accepterait de la torturer, de l’étranger et de la tuer. Un certain Robert Frederick se porta volontaire et tint sa promesse. Lors de l’enquête policière, Loco fut interrogé comme un des principaux témoins et déclara, notamment, qu’il les connaissait bien tous les deux et les trouvait (eux aussi) « vraiment super sympa ».

Pour lui, « deux adultes consentants devraient être autorisés à faire tout ce qu’ils veulent, y compris s’entretuer si c’est ce qu’ils souhaitent ». Et si on lui oppose les risques de manipulation mentale, d’embrigadement sectaire ou l’asservissement à un fantasme, il haussera probablement les épaules en invoquant le Premier Amendement.

Quant à Armins Meiwes, toujours en prison, il a franchi un nouveau pas dans l’horreur en 2007 en annonçant au monde entier qu’il était devenu… végétarien.

 

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Supp : des mèmes issues du forum Dolcett :

Playboy USA - May 2014

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