L’atrocité du design d’un site est proportionnelle à la folie de son contenu, ainsi qu’à celle de son créateur. Et ce n’est pas moi qui le dit, c’est une des lois de l’internet :  la loi de Haig. Mais qui est donc ce Haig à laquelle la loi se réfère ? Tout simplement le créateur du site le plus laid d’internet. Je vous le dis tout net : il n’est pas content.

Il n’y a pas à tortiller, c’est le site le plus AGRESSIVEMENT LAID de toute l’histoire d’internet. C’est une insulte au webdesign, et même au GENRE HUMAIN. Je n’en peux plus, j’ai trop parcouru ses 1680 pages multicolores qui défient les lois de la typographie, je craque tellement que je ne peux plus supporter de voir du Verdana.

Le Haig’s Report est un site internet méconnu, créé en août 2006 par Russel Gordon Haig Mathews, un australien en croisade contre : sa famille, l’Université d’Oxford, l’Université du Queensland, sa police, ses avocats, son maire et la plupart des fonctionnaires municipaux.

Avalanche d’insultes et d’accusations en plein écran, le Haig’s report prend l’apparence d’un rapport d’avocat mêlé de pamphlet rageur – une rage qui semble aussi avoir habité son créateur quand il a codé son site 100% en autodidacte. Il est si furieux qu’on voit parfois le code du site apparaître, comme une plaie à vif.

Orange, azur, rouge, jaune, bleu, le Haig’s report est un traumatisme oculaire dans lequel il est littéralement impossible de se retrouver tant les pages et les liens y sont nombreux. C’est bien simple : ce site est un dédale en tout point semblable à l’esprit de son créateur et l’on a l’impression de se promener dans l’esprit d’un fou vengeur.

Mais alors, qui est-il ? A qui veut-il du mal ? J’ai essayé d’en savoir plus.

Une guerre sans merci contre un couple de pharmaciens

On ne trouve pas beaucoup d’informations sur le Haig’s report ainsi que son créateur sur internet, à part quelques références dans des articles sur le folklore du web et les lois non-écrites d’internet. Je découvre à cette occasion la loi de Badger, selon laquelle toute page web dont l’url inclut le mot « vérité » n’en contiendra aucune. C’est pas faux.

Pour en savoir plus sur ce mystérieux (et franchement illisible) site internet, il m’a fallu réaliser quelques recherches jusque dans les médias locaux. En novembre 2008, dans le Sunshine Coast Daily, je trouve une première trace du Haig’s report dans un article intitulé « Cauchemar numérique pour un pharmacien de Nambour » :

Si un pharmacien respecté de Nambour peut être victime d’une violente campagne de dénigrement sur internet, qui va jusqu’à l’accuser d’être à l’origine de l’enlèvement de Daniel Morcombe, l’adolescent disparu, alors cela peut arriver à tout le monde. Hugh McVean et sa femme, Cora ont vu  […] sont la cible d’innombrables pages d’insultes et de diatribes à leur égard. Ils pensent que le responsable est un membre de la famille, avec lequel ils ont coupé les ponts.

Pauvre pharmacien. Le Haig Report ciblait l’association de Hugh et Cora McVean appelée Toastmaster International, pour les accuser d’une disparition. Imaginez la situation : quelqu’un d’instable décide de mener une croisade numérique contre vous, et à défaut d’être clairvoyant, il dispose de quelques talents de spammeur. En effet, Haig a multiplié toute l’armada des outils de référencement pour nuire à leur réputation, et relayer ses accusation. L’une des ses méthodes ? Multiplier les sites web qui se citent les uns les autres pour augmenter leur visibilité, et il n’hésite pas à en enregistrer des centaines à l’encontre d’une seule de ses cibles. Autre particularité ? Il enregistre des noms de domaines qui forment des phrases complètes, comme :

http://CorruptJudgeBrendanButlerChiefMagistrateCaucusingPoliceFraudAim.info
http://EvidenceProofCriminalFraudFederalCourtLaborJudgeJeffreySpender.info

Spammeur professionnel, Haigs traite chaque affaire en créant des centaines de pages pour dominer les résultats de recherche, et l’on trouve ainsi plusieurs pages sur chaque policier du coin, comme Henri Elias « The Dummy » comme il l’appelle, qui est apparemment un « FASCISTE CORROMPU COUPABLE DE VOL À LA TIRE » ou encore ce pauvre monsieur qui, comme on dit, s’en prend plein la gueule :

Campagne pour devenir Sénateur (et cours d’anglais par correspondance)

D’année en année, c’est l’escalade.

En lisant son site, et en croisant l’information avec la presse locale, on découvre que Russel G. H. Mathews se trouve sans cesse de nouvelles cibles, et commence à attaquer tout le système judiciaire, mais aussi à essayer de prendre fait et cause pour des victimes de ce système. Barjot en croisade, il se prétend avocat spécialisé dans les affaires lié au handicap, mais aussi sur les victimes de corruptions.

De plus en plus illuminé, il attaque les corrompus, la police, le juge et même le gouverneur :

Notre justicier du net se présente même aux élections pour devenir Sénateur « VoteOneforRusselMathews.info » et affirme qu’il a été victime d’un complot des catholiques locaux en raisons de ses nombreuses connexions franc-maçonnes.

Mais Russel n’a pas commencé sa carrière de harceleur sur internet puisque j’ai retrouvé, sur le site des cours de justice australienne, une notification d’interdiction le concernant : il lui est interdit depuis 2006 de porter plainte contre quelques membres que ce soit du City Council de Brisbane.

Fort de son expérience de combattant du bien, Russel a créé des centaines de pages pour essayer d’attirer… des clients, en proposant son aide pour trouver du travail, aider les PME, devenir riche mais aussi aider les français (et oui) à apprendre à parler l’anglais sans accent. Vous pourrez même y entendre sa jolie voix.

Alors Haig est-il vraiment un grand avocat et faut-il voter pour lui aux sénatoriales ?

La vérité est tout autre.

Un homme seul contre tous, torturé par une bibliothécaire nazi

C’est en découvrant l’une de ses cibles de prédilection que j’ai commencé à avoir la puce à l’oreille sur la vraie nature, et l’histoire d’Haig.

Cette victime, c’est Janine Schmidt.

Haigs lui a consacré une centaine de nom de domaine différents et de pages accusatrices, comme (prenez votre respiration) :  QueenJanineSchmidtLibrarianTrenholmeMcGillCanadaSackNaziBullyUQ.info.

Il se réjouit à plusieurs endroit que « depuis plusieurs mois, les recherches Google autour des termes « Queen Janine Schmidt » et « Harcêlement nazi » montent en flèches » sur son site. Mais qui est donc cette « Reine Janine Schmit » ? Qu’a-t-elle bien pu faire de mal ? Sur les photo d’elle en ligne, on n’a pas l’impression de découvrir une crypto-nazi et elle semble même avoir une plutôt belle carrière.

A y regarder de plus près, il s’agit en réalité de…. la directrice de la bibliothèque de l’université de Trentholme.

Si l’on feuillette les centaines de pages la concernant, on comprend pourquoi il la qualifie de nazi : Janine Schmidt a fini par lui interdire de rester toute la journée à la bibliothèque avec ses deux chiens. Dans sa grande sagesse, Haig en a conclut qu’il était victime d’une nazi détestant les handicapés. Derrière le grand avocat, le futur sénateur, je découvrais, entre les lignes, l’un de ces mecs qui passent ses vies en bibliothèque, avec tous ses papiers. Le mec qui squatte toujours le même ordinateur dans la salle informatique et qui ne parle jamais à personne. Pauvre Haig.

Je découvre qu’il est allé jusqu’à essayer de mobiliser les étudiant de l’université de McGill, car il partage tous ses échanges, y compris les mails envoyés et restés sans réponses : « Gens de l’université de McGill, j’aimerais beaucoup vous aider à combattre le Règne de Terreur de la Reine Janine. Nous pouvons utiliser mes centaines de blogs et des pages pour la combattre tous ensemble ».

En fouillant davantage le site, je fini par découvrir la triste histoire de Russel Haig Mathews : c’est en réalité un étudiant semi-permanent qui n’a jamais quitté l’université et qui souffre d’une déformation crânienne après une grave blessure. Il accuse les médecins locaux d’avoir honteusement exagéré l’interprétation de son apnée du sommeil : ceux-ci ont prétendu qu’il s’agissait de schizophrénie.

Entre les lignes et les insultes en capitale rouge se dessine l’histoire bien plus triste d’une vie brisé, d’un éternel étudiant se réfugiant dans la bibliothèque de son quartier en attendant Godot.

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