Grâce au livre édifiant, L’image Obscène, le Tryangle en a désormais le coeur net : les médecins forment une société secrète perverse à la sexualité polymorphe et au folklore étrange. Dans l’obscurité de la salle de garde des hôpitaux parisiens, les médecins se livrent à des cérémonies codifiées et représentent leurs ébats par des peintures obscènes.

Le Tryangle a posé quelques questions aux  à Gilles Tondini et M.-L. Bouchon, les deux auteurs et enquêteurs qui vous disent tout sur le monde obscur des salles des gardes.

Bonjour Gilles Tondini, pourriez-vous vous présenter pour les lecteurs du Tryangle ?

Bonjour. Je suis photographe-auteur. Je m’intéresse aux choses du monde; j’essaye d’aller là où mon inspiration m’emmène, d’être sur le qui vive et de toujours tenir ma curiosité en éveil. Je suis convaincu que transmettre par le témoignage photographique contribue à l’émancipation de chaque individu : la photographie est aussi un savoir, une connaissance. Récemment, j’ai crée avec M.-L. Bouchon une maison d’édition, « Imago Libri », qui produit des ouvrages à exemplaire unique. Je sculpte aussi le métal, je fabrique des machines animées, des totems. J’ai notamment crée « le Temporium », un ouvrage alliant photographie et sculpture animée d’un mouvement. Je donne également des cours de photographie qui usent les semelles des chaussures, sous la forme de conversations vagabondes dans Paris.

L’histoire des fresques obscènes qui font le sujet de ton livre est consubstantielle de l’histoire des salles de gardes, peux-tu nous en parler ?

Il est absolument certain que l’on ne peut pas se contenter d’extraire l’expression graphique en salle de garde sans parler de l’ensemble de ce qui constitue à proprement parler un folklore, une coutume. Des salles de garde, on connaît en général les chansons paillardes, ces chansons à boire au langage très cru et au contenu volontiers pornographique qui évoquent tour à tour la triste condition d’interne, l’insalubrité des lieux, les maladies vénériennes, la mort. Les fresques sont apparues tardivement dans le folklore des salles de garde.

Pour ma part, je considère que l’expression graphique en salle de garde est proche de la peinture rupestre, en ce sens qu’elle s’adresse à une communauté tournée sur elle-même. C’est une forme d’expression clanique qui sanctuarise la communauté par le lieu. Cette peinture parle du clan, de ses exploits, de son histoire en un lieu dit. Tout individu extérieur au groupe est d’ailleurs incapable de saisir ce qui se joue sur la fresque, qui sont ces personnages, quel est leur statut, leur rôle, leur histoire.

Quand les internes ont-ils commencé à badigeonner leurs murs de bites, de chattes et autres organes plus ou moins turgescents et quelle est l’origine de cette étrange pratique ?

A chacun son époque et à chaque époque son style, académisme ou caricature. A l’origine, les fresques qui ornaient les salles de garde représentaient de façon très digne les valeurs de la médecine, le trait faisait allégeance à la morale. Un long virage a commencé à opérer au milieu du XIXème siècle il semblerait que la fresque qui amorce ce virage soit la fresque de Gustave Doré « Esculape » exécutée pour la Charité. Avec le peintre Bellery – Desfontaines  qui officiait discrètement à la Charité dans les années 1890 commence la caricature.

Cette mutation a connu une certaine accélération à la libération sexuelle et s’est amplifiée jusqu’à nos jours. On peut imaginer que le contenu se modifiera avec l’évolution du recrutement qui voit maintenant les femmes dominer en nombre. Mais ce n’est là que pure spéculation. Pour ceux que le sujet intéresse, je conseille vivement de consulter l’ouvrage de Jacques Le Pesteur, qui est extrêmement bien documenté sur l’histoire des salles de garde.

Aurais-tu la gentillesse de nous faire visiter et de nous faire voir certaines de ces fresques, nous qui n’avons pas le droit d’y accéder ? Guide-nous !

Fernand Widal à fermé ses portes, mais c’est probablement ma préférée. J’ai vécu un grand moment d’émotion en ouvrant la porte de cette salle de garde qui possédait une petite court intérieure. Des murs qui vibraient encore d’une effervescence disparue. Aujourd’hui cette salle de garde a été reformée en bureaux… Les murs sont probablement aussi clean qu’un mauvais roman de Kafka car ils ne racontent plus rien…

Bichat Claude Bernard, un duplex de plaisir…

Avec Gustave Roussy, la salle de garde prend de l’altitude. L’endroit rêvé pour réaliser une fameuse copie de la Naissance du Monde du peintre Courbet …

Antoine Béclère est l’exemple type d’une salle de garde de banlieue qui marche terriblement bien. J’ai rencontré ici une équipe économale exemplaire, magnifique par son dynamisme et ses initiatives loufoques !

Une nouvelle salle de garde à Necker pour remplacer l’ancienne, c’est toujours une joie ! Au second plan une fresque en production admirablement bien réalisée par un interne. Cette fresque a été récompensée meilleure réalisation pour l’année 2011.

 Le bestiaire de Tonon …

La salle de garde de Mignot à Versailles est le poste avancé des Salle de garde de la région parisienne. Avec sa piscine de luxe, elle a un coté « resort quatre étoiles  » Seychelles sur Seine ».

Dans ton voyage de salle de gardonaute, as-tu pu établir une typologie des différentes fresques et des pratiques ?

Il n’y a pas véritablement de typologie définie au sens où les fresques peuvent être classées par type.  Cependant, l’exécution d’une fresque doit systématiquement répondre à au moins deux obligations.

Premièrement, elle répond à la volonté plus ou moins marquée de l’équipe économale d’imposer un style et une histoire. L’artiste choisi est donc plus ou moins libre du thème, des situations, des couleurs et des éléments graphiques qui constitueront l’œuvre.

Deuxièmement, elle doit impérativement représenter l’équipe économale en exercice au moment de la création de la fresque et de tout autre individu qui aura été choisi pour figurer sur cette fresque.

Par ordre d’apparition sur la fresque, nous aurons obligatoirement: l’Econome / les Econominets-tes / le-la secrétaire / le Trésorier(e) / le-la caviste. Puis, de façon optionnelle, nous aurons aussi les chefs de service, directeurs, et, plus rarement, des parasites. Chacun bien entendu est abondamment doté d’attributs, et mis en scène dans des situations forcément compromettantes, grotesques, , satiriques, et toujours humoristiques.

Au début de ton livre, on peut lire une «Tribune Libre» d’un certain Jacques le Pesteur, qui met en  lumière le paradoxe de ces fresques : «Sur les murs, le corps douloureux, sale et asexué laissé sur un lit d’hôpital devient désir, jeunesse et vigueur à travers les traits de personnages grotesques se livrant à toutes les audaces». Comment peut-on expliquer une telle proximité de la mort et de l’orgie ?

La tribune libre est celle d’un collectif d’internes et sa conclusion en est justement laissée à Jacques Le Pesteur, médecin de son état, aujourd’hui disparu, qui nous a laissé un ouvrage magnifique, «Fresques de Salle de garde».

On fait la plupart du temps référence à Eros et Thanatos, deux pulsions qui s’opposent mais qui sont néanmoins complémentaires c’est à mon sens l’analyse la plus juste. En effet, la vitalité des internes s’impose toujours et partout avec autant de force et de vigueur qu’on la voudrait moribonde.

Dans ta note d’intention, tu te décris comme un «anthropologue lancé sur les traces d’une civilisation méconnue», et je sais que ces fresques ne sont pas les seuls coutumes étranges de cette peuplade interlope : quid du chef de garde, d’économe, de l’interdiction de parler médecine à la table de la salle de garde… et des gages ?

La Salle de garde s’articule autour d’un folklore traditionnel beaucoup plus complexe qui inclut principalement le règlement de la Salle de garde. C’est un ensemble de règles héritées des ainés mais adapté selon le bon vouloir de l’Econome qui règne en maître incontesté et incontestable sur ses administrés. Parmi les us et coutumes, on peut citer à nouveau les paillardises, qui relatent à foison les exploits des internes, et la vie à l’internat, les tonus de rentrées et de sorties (diners traditionnels) qui marquent les mouvements semestriels des internes, les enterrements.  L’ensemble de ces traditions pratiquées dans l’enceinte de la salle de garde constituent une véritable exception culturelle française.

Pour ceux qui veulent aller plus loin sur ce sujet précis des coutumes, outre l’ouvrage exceptionnel de Jacques Le Pesteur déjà cité, je recommande aussi les ouvrages très documentés du Docteur Patrice Josset et de Bastien Thelliez.

Comment des chefs de service, si sérieux, si hiératiques dans leur attitude, peuvent-il tolérer d’être ainsi transformés en partouzeurs muraux ?

Existe-t-il une meilleure façon que celle-ci de remettre en question son statut sur un mode badin et incisif ? J’ose imaginer que pour ces grands manitous de la médecine, c’est un véritable bain de jouvence. Que serait la science sans une remise en question  permanente ?  Accepter d’être ridiculisé, tourné en dérision, c’est aussi affirmer sa place au sein du groupe.

Face à cette rencontre entre Eros & Thanatos, on ne peut s’empêcher de s’interroger sur  la psychologie du médecin : Dr Jekyll et Mr. Hyde ?

 A ce propos, il faut aller visiter la salle de garde de Saint-Joseph dans le 14ème arrondissement à Paris, c’est éloquent… Plus sérieusement, nous sommes tous sujets à des pulsions bi-polaires. C’est assez basique : je suis gentil, je serai méchant, j’aime, je déteste. C’est un peu comme le pied droit et le pied gauche, l’un après l’autre, n’est-ce-pas ?

Les médecins sont des machines à sang froid en ce sens qu’ils ou elles sont sensés avoir une analyse absolument objective d’une situation donnée car dans les pathologies les plus sérieuses toute erreur peut être fatale.  Comment s’étonner alors que ces mêmes individus laissent libre court aux délires les plus absurdes, aux manifestations les plus toquées !

Dans ton livre, tu t’inquiètes souvent de la disparition des fresques que tu as immortalisées,  que risque-t-il de leur arriver exactement ?

Une disparition pure et simple !  Les exemples sont aussi dramatiques que nombreux : Fernand Widal, la Salpêtrière, autant de coups bas portés à l’histoire de l’internat, autant de deuils qui grèvent une exception culturelle unique au monde. Je vis ces fermetures comme des amputations.

Les politiques gouvernementales mises en œuvre aux fils des quinquennats ne font que peu de cas des us et coutumes et des traditions de l’hôpital. L’idée généralement répandue est une hyper rationalisation des fonctions et des tâches que le service public doit exécuter. Le rôle de la salle de garde  se plie mal à des mesures quantifiables. Elle construit du lien informel et incontestable. De mon point de vue, tant que l’on ne peut pas prouver l’inefficacité du rôle et des liens créés au sein de la salle de garde on doit préserver cette institution.

De plus, et très sincèrement, à combien exactement s’élève le coût du maintien de ses infrastructures dans le budget de la santé ? Un coût insignifiant pour des conséquences dévastatrices, c’est absolument ridicule pour une nation aussi riche que la nôtre !

Merci à Gilles Tondini pour sa participation et à M.-L. Bouchon pour sa relecture bienveillante. Et merci à Benjamin D. de mes les avoir fait connaître.

Pour en savoir plus, vous pouvez aussi allez voir Le plaisir des dieux.

Article initialement publié le 28 février 2012 à 20 h 30 min