C’est l’histoire d’un Empereur qui tient sa cour dans un appartement décati, en location, meublé d’un simple lit de camp, d’une table, d’une chaise et d’un tapis élimé. Ses attributs royaux pendent à des clous aux murs et des images de la Reine Victoria dissimulent les trous dans le papier peint. C’est l’histoire d’un empereur, et d’un clochard.

Peu importe. A San Francisco, les nombreux visiteurs de cette pension à 50 cents la journée s’inclinent et font la révérence quand ils entrent dans cet appartement. Et quand l’Empereur se met en colère sur l’état de son pays, et son intention d’abolir le Congrès américain, ils écoutent poliment.

Car ils sont en présence de rien moins que son Altesse Impérial Norton Ier, Empereur des Etats-Unis d’Amérique.

Joshua Abraham Norton a 40 ans quand, fauché, il se rend compte que l’Amérique fonce vers un désastre assuré et a besoin d’un dirigeant à la main de fer pour la sauver. Comme il ne semble y avoir personne pour le job, il se dit qu’il n’a qu’à le prendre lui-même.

C’est un matin de septembre 1859 qu’il passe à l’action, et remet au rédacteur en chef du San Francisco Bulletin un impressionnant document qu’il lui demande instamment de publier. Pour se moquer de lui, le rédacteur en chef s’exécute et le lendemain, les citoyens de San Francisco découvre l’étonnante déclaration :

« A la demande expresse et péremptoire d’une large majorité du peuple américain… moi, Joshua Norton, me déclare et me proclame Empereur des Etats-Unis d’Amérique ».

Il va jusqu’à demander à tous les représentants du peuple vivant dans cette zone de le rejoindre « pour faire les retouches adéquates sur les lois de l’Union, dans le but de lutter contre le mal qui ronge notre pays ».  

L’appel n’attire pas vraiment l’attention des députés, mais Joshua Norton, lui, devient une célébrité locale.

Pendant 20 ans, vêtu d’un manteau de la Navy avec de larges épaulettes dorées, d’une casquette militaire à plume d’autruche vertes, de bottes trop grandes pour lui et d’un sabre acheté chez un forgeron du coin, l’excentrique Empereur va patrouiller fièrement dans la rue. Après avoir abolit le Congrès, l’Empereur occupe ses journée en imprimant sa propre monnaie, en essayant de lever des taxes et en se rendant à des évènements diplomatiques où il n’a pas été invité.

L’un de ses passe-temps favoris ? Ecrire aux grands de ce monde comme s’il était l’un des leurs. Lors du début de la guerre d’indépendance, il écrit à Lincoln et Davis pour leur proposer une médiation. Ils ne répondent pas. Il envoie aussi beaucoup de lettre à Bismarck pendant la guerre Franco-Prusienne.

A son corps défendant, il devient une véritable  attraction touristique. Tous ignorent qu’il était il y a peu, un homme d’affaire redoutable.

Avec son père, Joshua est parti à l’aventure en Afrique du Sud. Ils ont acheté de la terre et ont aidé à la fondation de Port Elizabeth. John Norton, le père, a rapidement développé un petit « empire » commercial. Mais Joshua, le fils, avait d’autre rêve…  Dès la mort de son géniteur, il vend tout et se rend en Californie. C’est la ruée vers l’or et Joshua parvient à en profiter, faisant fructifier ses 40 000 dollars en une véritable fortune, plus de 250 000 dollars. Confiant, il joue un autre coup de poker et investit l’ensemble dans l’importation du riz et… c’est la banqueroute.

Il vend sa maison, loue un appartement miteux dans une pension et s’y enferme.

A ce moment, il se console en dévorant tout ce qu’il peut sur l’actualité de son pays et sur sa situation financière. Il en conclut que sa chute est due, non à un mauvais investissement, mais aux hommes politiques américains. Il sombre dans la rumination et grommelle tout seul dans sa pension miteuse. Heureusement, les nombreuses amitiés que sa personnalité flamboyante lui ont permis d’entretenir cherchent à le sortir de sa situation. Mais il est méconnaissable, colérique et emportée. Pour le faire rire (et le calmer), ses amis commencent à l’appeler « Votre majesté » ou « Monsieur l’Empereur ».

Ils ne savent pas encore que Joshua va les prendre au sérieux. Vous connaissez la suite.

Après s’être déclaré Empereur et avoir aboli le Congrès, il entre dans une mémorable colère parce que… personne ne fait attention à lui. Il décide alors d’abolir la République et de se déclarer aussi Empereur du Mexique.

Pour renflouer ses caisses, il essaie d’imprimer des bonds à son effigie, mais ça ne marche pas. Il décide ainsi de « lever une taxe » et passe dans plusieurs boutiques pour leur demander 25 cents ou quelques dollars. En fin de journée, il arrive à rentrer dans son palais avec 25 dollars.

La journée, il inspecte les équipements publics et s’arrête pour discuter avec la police de l’état de la criminalité dans la ville. En ville, et contre toutes attentes, on commence vraiment à l’aimer, on le laisse souvent manger au restaurant à l’œil, il peut emprunter les transports en commun gratuitement et il peut sans problème entrer au théâtre. Il défend sa ville avec passion, allant jusqu’à publier un édit (1872) contre le raccourcissement familier de son nom :

« Quiconque après cet avertissement dû et approprié serait entendu prononçant le mot abominable de « Frisco », lequel n’a aucune garantie ni [fondement] linguistique, devra être considéré coupable de Haut-Délit, et devra payer au Trésor Impérial comme pénalité la somme de vingt-cinq dollars. »

Un jour, il est arrêté pour vagabondage et passe la nuit au poste.

Mais, lorsque le chef de la police apprend la nouvelle, il se précipite et se confond en excuses. Les journaux dénoncent une offense à sa majesté : « Il n’a fait couler le sang de personne, n’a jamais rien volé, n’a jamais pensé à autre chose qu’à l’intérêt de son pays, ce qui n’est pas le cas de tout le monde dans la profession politique », écrit l’un des journalistes.

Un jour, l’Empereur fait face à une crise importante :

« Moi, Norton Ier, j’ai reçu de sérieuses plaintes au sujet de ma garde-robe impériale. C’est une disgrâce nationale ».

Les couturiers de la ville comprennent aisément l’allusion et l’habit impérial est réparé. Une autre de ses requêtes farfelues finira par voir le jour un demi-siècle après qu’il l’ait proposé : un pont sur la baie de San Francisco.

Un beau jour de 1880, le 9 janvier pour être précis, Joshua Norton est en train de marcher dans la rue, la mine fière. Puis son cœur s’arrête et il s’effondre. Il est mort. San Francisco est en deuil. Les journaux font leur couverture annoncent « Le roi est mort ». Le Morning Call surenchérit : « Norton le Premier, Empereur des Etats-Unis par la grâce de Dieu, et protecteur du Mexique, vient de nous quitter ».

Après 21 ans de règne, l’Empereur laisse un grand vide et plus de 10 000 personnes viendront assister à ses funérailles.

Des funérailles digne d’un Empereur. Aujourd’hui encore, sa tombe est toujours fleurie, y compris sur internet.

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