Le Tryangle va à la rencontre des figures de l’Imaginaire français contemporain.  Personnalités hors-normes garanties.

Philippe Marlin est une figure méconnue de l’Imaginaire français, un pied dans la littérature, l’autre dans le paranormal. Fondateur de l’Oeil du Sphinx, une association devenue maison d’Edition et qui publie notamment la Gazette Fortéenne dirigée par Jean-Luc Rivera, le bibliophile avait croisé ma route lors du Congrès Fortéen, un évènement rare où une cinquantaine de passionnés de recherche anomalique (étude des phénomènes inexpliqués) partagent l’avancée de leurs recherches en cryptozoologie, histoire des sociétés secrètes, sociologie de la rumeur et autres points importants sur les mystères de Rennes-le-Château.

Erudit, Philippe Marlin et ses amis Odésiens (les membres de l’Association de l’Oeil du Sphinx, ont, par leurs efforts, déjà fait publier plus de 100 ouvrages souvent introuvables ailleurs, allant d’anthologies de nouvelles à des analyses sur la magie, l’ufologie et autres grandes études sur les maîtres de l’Imaginaire, au panthéon duquel on trouve Jacques Bergier, Claude Seignolle, Jean Ray et Lovecraft. Le TRYANGLE a pu en savoir plus sur cette personnalité qui partage avec nous quelques secrets sur la « Voie » de l’Imaginaire.

Qu’est-ce qui vous a mené sur le chemin de l’imaginaire ?

Je ne me souviens plus très bien à quel moment précis j’ai découvert « l’autre littérature ». Il y avait le rêve apporté par une fréquentation assidue de Bob Morane aux éditions Marabout, et puis le mystère de la science-fiction. J’avais un ami – sérieux et musicien – chez qui j’allais m’entraîner à l’exercice de la guitare (en vain), le jeudi. Il avait – ou plutôt son père avait – une bibliothèque merveilleuse, bourrée à craquer des premiers « Fleuve Noir Anticipation » et des légendaires « Rayon Fantastique ». Ce fut pour moi l’époque de la découverte de Jimmy Guieu, Rayjan, Limat, Bessiere, Carsac et autres archétypes du genre. Il y avait, dans ma petite ville de province -Sedan-, une librairie poussiéreuse et discrète, tenue par un personnage timide mais fort compétent, Mr. Lecrique. Avec mon modeste argent de poche du week-end, je passais des moments inoubliables dans cet univers hors du temps à feuilleter, comparer, soupeser ces ouvrages fascinants tout en humant cette fantastique odeur de livres, d’humidité et d’évasion. Quel cruel dilemme que de devoir arbitrer, budget oblige, entre Shambleau et Dracula. Une glissade insensible, il est vrai, s’opéra entre la science-fiction et le fantastique, avec plusieurs moments forts.

Quels furent les moments forts de cette découverte de la littérature de l’imaginaire ?

Le premier fut sans conteste, au début des années soixante, la découverte fortuite à la bibliothèque municipale du Matin des Magiciens de Pauwels et Bergier. Tout ce que je pressentais confusément, était analysé‚ et -bien au-delà. Le sentiment éprouvé alors était semblable à une ivresse, une véritable euphorie d’ordre intellectuel. Je me précipitais chez mon libraire favori pour acquérir le livre afin de pouvoir le reconsulter à loisir et me jetais sur la revue Planète. Mon argent de poche en prenait un coup sérieux… Mais qu’importe quand il était possible de pénétrer sans vergogne dans les univers magiques de la science du XXeme siècle, de la tradition moyenâgeuse, des sciences divinatoires et alchimiques, ainsi que dans les mondes littéraires de Borges et… Lovecraft.

Votre réputation vous précède : je sais que vous êtes un passionné notoire de Lovecraft.

La découverte du Maître de providence constitue le second temps fort. Au détour d’un rayonnage obscur de la librairie sedanaise et fort des recommandations de Jacques Bergier, je m’emparai des productions sulfureuses de « Présence du futur » qui avaient pour titres La couleur tombée du ciel, Par delà le mur du sommeil, Je suis d’ailleurs, sans négliger Démons et merveilles chez 10.18. Le thème de la solitude cosmique de l’homme me marqua profondément ; tout comme m’émerveilla cette fantastique faculté de l’écrivain de créer de toutes pièces une géographie imaginaire doublée d’une mythologie bigrement cohérente. Je retrouverai plus tard ce sentiment au contact d’autres célèbres créateurs d’univers, comme Tolkien, Moorcock ou Leiber.

Comment passe-t-on de l’imaginaire à la « réalité », c’est-à-dire de la lecture de science-fiction à un intérêt pour des phénomènes qui se seraient « réellement produits » ?

Pas de complexes sur le sujet ! L’ésotérisme et les para-sciences m’intéressent, et ce pour deux raisons que j’ai détaillé dans le numéro 0 de notre fanzine ésotérique, Murmures d’Irem (1995) : La première est que pour moi l’Imaginaire est un tout cohérent et que l’ésotérisme et les para-sciences en est une des parties prenantes, et ce à part entière. Le fantastique, le merveilleux, les contes et légendes font appel en permanence à la magie, à la sorcellerie, aux créatures démoniaques, aux pays mystérieux et aux divinités champêtres. Alors pourquoi ne pas aller faire un tour de l’autre côté du miroir, avec esprit critique bien sûr, pour voir ce qu’il en est exactement ? Ne parlons pas bien sûr de l’ufologie et de la science-fiction ! Par ailleurs, tout le monde n’a pas la chance, comme certains de nos détracteurs, d’avoir trouvé sa voie…… Oh, la voie, c’est tout et rien, mais c’est aussi les choses fondamentales de la vie : qu’est-ce que je fabrique ici, où vais-je….? Je ne crois pas que ces disciplines, pas plus que la philosophie ou la religion, puissent nous apporter une réponse définitive. Certainement parce que la réponse est cachée au plus profond d’entre-nous. Mais ces « autres sciences », pour peu que l’on se donne la peine de chercher, de faire le tri dans l’amoncellement de pacotille qu’il présente souvent aujourd’hui, peuvent constituer une fabuleuse « boîte à outil ». Outils pour soulever le voile, pour entrevoir par-delà la réalité, bref pour progresser sur le chemin.

Quels sont ces moyens de « trouver sa voie » ?

Cela va des littératures de l’Imaginaire jusqu’à l’ésotérisme, en passant par le paranormal, les nombreuses disciplines du fortéanisme, les mythes et légendes, les mystères de l’histoire, l’ufologie etc. La démarche utilisée a une grande importance. Il faut absolument rejeter le conspirationniste, qui est le meilleur moyen de ne jamais avancer et de tout faire gober. Il faut se méfier du rationalisme pur et dur, car il aboutit souvent à « circulez, il n’y a rien à voir ». Il faut garder un esprit ouvert (tout est intéressant à étudier ), ne pas se départir d’une bonne dose de romantisme (et si c’était vrai ?), mais ne jamais perdre un solide sens critique. Equilibre difficile et souvent instable entre le « croyant béat » et le débunker (NDLR : les déboulonneurs de théories conspirationnistes ). Ce qui est intéressant, dans cette « matière fédératrice », c’est qu’elle ne connaît pas les frontières sociales habituelles, ou plutôt qu’elle les transcende.

C’est-à-dire… qui attire-t-elle ?

Il y a de tout dans notre groupe : de la sensibilité de gauche à celle de droite, de l’athéisme au catholicisme traditionnaliste, de l’autodidacte à l’universitaire chevronné, du chômeur au cadre de banque…. Et tout ce petit monde cohabite paisiblement. Les incidents liés à des divergences sociales sont rares et finalement assez faciles à gérer. Chez nous, on laisse sa carte du parti au vestiaire.

Pourquoi pensez-vous que l’Imaginaire et ce type de recherches fédère autant de gens ?

L’itinéraire habituel des adeptes est très typé : je découvre avec délice la « matière », mais je suis simultanément pris d’un gros doute ? Suis-je normal ? Car si j’en parle autour de moi, j’essuie, en général, au mieux le sourire, au pire la moquerie. Alors je me replie sur moi jusqu’au jour où j’apprends que telle revue, tel groupe, s’intéresse au sujet. Et commence le lent chemin de la délivrance : je ne suis pas seul au monde et la « matière » n’est pas honteuse. J’ai tout un livre à écrire sur ce thème retraçant ma propre expérience.

Nous avons vu que la « Matière » regroupait des sujets ayant trait à l’Imaginaire, d’autres aux Mystères. Le cas des mythes est intéressant, car il se trouve au confluent des deux groupes. Certains mythes sont totalement imaginaires, et ne reposent sur rien d’autre que l’illumination de leur créateur : le mythe de Cthulhu de Lovecraft en est un bon exemple. D’autres mythes sont bien assis sur un vrai mystère, mais seront ensuite considérablement développés par l’imaginaire de certains « chercheurs ». On peut ici citer le mystère de l’abbé Saunière, la clef de son curieux enrichissement ayant été transformée en une véritable réécriture de l’histoire et de la religion par certains auteurs audacieux.

Parlons donc d’avantage de votre groupe. Qu’est-ce que l’oeil de Sphinx et qui sont ces mystérieux Odésiens ?

Notre association travaille sur les Terres de l’Ailleurs d’une double façon. Elle cherche à explorer le domaine des para-sciences (ufologie, parapsychologie, cryptozoologie, histoire mystérieuse, mythes et légendes, ésotérisme)…. dans un esprit fortéen, c’est à dire sans croyance béate, mais sans scepticisme exacerbé. Elle a aussi pour but la promotion des littératures de l’Imaginaire (Science-Fiction, Fantastique….) et, de façon corollaire, de toutes les formes d’art se rapportant à ce genre. Dans sa démarche, l’association cherche tout particulièrement à encourager les nouveaux créateurs et à leur offrir de premiers débouchés. Elle cherche également à ressusciter des auteurs talentueux injustement oubliés ou des littératures méconnues. Pour ce faire, elle anime diverses publications. Elle organise parallèlement des colloques, conférences, voyages, rencontres avec le monde de l’édition.

Quand est-elle né ?

L’ODS a pris le statut d’association en 1995 ; mais elle existe de fait depuis 1989, soit depuis près de 25 ans. L’ODS est en fait un bouillon de culture regroupant tous les passionnés des Terres de l’Ailleurs qui cherchent à faire partager leur sensibilité ; les anciens (le plus âgé qui n’est autre que Claude Seignolle ) épaulent les plus jeunes, les talents se complètent (écriture, dessin, photo et nouvelles technologies), les frontières se dissolvent (fantastique, science-fiction, poésie, jeu de rôle, ufologie, sciences, ésotérisme…), les nationalités se mélangent (français, belges, suisses, américains, canadiens, australiens, roumains, anglais…) et les projets explosent… Nous sommes aujourd’hui, pour être précis, une bonne centaine de membres actifs.

Et qu’est-ce que vous faites, entre Odésiens ?

Nous organisons de surcroît des rencontres régulières et de nombreux événements : participation à des conventions, visite de sites inspirés (Gisors et les Templiers, les Carpates et Dracula, le Providence de Lovecraft, Cracovie et la Kabbale, Prague et le Golem, le Loch Ness et son monstre, Rennes-le-Château et l’abbé Saunière etc…), réception d’un écrivain (Philippe Curval, Jean Robin….), participation à un atelier d’alchimie, soirées cinéma ou vidéo, etc. Nous intervenons régulièrement à la radio (Radio Libertaire, Radio Enghien, France Culture, Ici & Maintenant…) sur de nombreux thèmes ayant trait à nos auteurs favoris (Lovecraft, Bergier, Limat, Moselli….) ou à nos sites de prédilection (Glozel et les écritures, Rennes-le-Château, Stenay et les Mérovingiens….)

Et la maison d’édition ?

Nous avons créé, il y a 14 ans maintenant, une structure parallèle, Les Editions de L’œil du Sphinx. L’idée était ici de réunir suffisamment de capitaux pour assurer un débouché de qualité aux meilleurs de nos talents. Nous travaillons à notre rythme, c’est-à-dire un rythme d’amateurs éclairés !

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