Le 16 mai dernier, l’opinion publique russe est sous le choc. Le quotidien Novaïa Gazeta vient en effet de publier une enquête des plus sordides. Une journaliste y révèle l’existence sur le réseau « VKtontakte », l’équivalent de notre Facebook, de très nombreux groupes privés vouant un culte au suicide. Leur but : pousser des adolescents fragiles à mettre fin à leurs jours, en allant jusqu’à leur assigner la date de leur mort. 130 suicides seraient liés à ces « groupes de la mort » dont certains ont été fermés par les autorités.

Le taux de suicide en Russie est au plus bas depuis 50 ans. C’est en tout cas ce qu’affirment les statistiques officielles concernant ce fléau national qui, sur fond de misère et d’alcoolisme, avait atteint des pics dans les années 90. Pourtant, un malaise demeure dans la société russe : le suicide des adolescents, trois fois supérieur à la moyenne mondiale. L’article de la journaliste Galina Mursalieva, traduit ici en français, s’attaquait donc à un sujet très sensible. Partie à Riazan, à 200 kilomètre de Moscou, pour enquêter sur le suicide d’Elia, une jeune fille de 12 ans, Mursalieva allait ouvrir la boîte de Pandore.

C’est par le biais d’Irina, la mère de l’adolescente décédée, que cette histoire de « groupes de la mort » va éclater au grand jour. Effondrée, Irina n’arrive pas à faire le deuil de sa fille, qui, un matin de décembre 2015, au lieu de se rendre au collège, s’est défenestrée du 13ème étage d’une tour d’habitation voisine de la leur. Elle ne comprend pas pourquoi l’état d’Elia, d’habitude si joyeuse, elle qui était entourée d’une famille aimante et d’amis, s’est détérioré en l’espace de quelques mois jusqu’à la mener à la mort. Mais elle a une intuition : sa fille a rencontré quelqu’un, ou quelque chose. Elle livre alors les fruits de son enquête personnelle à la Novaïa Gazeta.

Comme tous les Russes de son âge, Elia possédait un compte sur VKtontakte, le réseau social aux 350 millions d’utilisateurs dont le contenu est beaucoup moins censuré que celui de Facebook. C’est là que la mère affirme avoir trouvé une partie des réponses concernant la mort d’Elia. Ayant eu accès à toutes les conversations de sa fille, elle entend prouver que l’adolescente a été poussée au suicide par des groupes malveillants qu’elle avait rejoints sur le réseau.

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Images de baleines sur le profil d’Ulyana Dibrova, 15 ans, qui s’est suicidée le 9 septembre 2016 à Salekhard

Le premier de ces groupes dont nous apprenons l’existence se nommait « Réveille-moi à 4h20 ». Fermé depuis, il enjoignait ses 200.000 membres à se réveiller à cette heure du petit matin pour chater avec les administrateurs. Sur cette page on trouvait des citations romantiques sur le mal-être adolescent, des photos de bras scarifiés et des dessins de papillons et de baleines. Pourquoi ces animaux ? Parce que les papillons ne vivent qu’une journée et qu’une croyance affirme que les baleines s’échouent volontairement sur les plages pour mourir. Une rapide recherche sur le réseau social russe permet de vérifier qu’il existe des centaines de pages utilisant cette symbolique, caractéristique des groupes de la mort. De son côté la journaliste a recensé les suivant : « La baleine cosmique », « La baleine blanche », « La mer de baleines », « L’Océan de baleines », « La baleine volante » … Il en y en aurait plus de 1.500 de ce type, faisant l’apologie de la mort et du suicide auprès des jeunes gens.

L’article raconte qu’Irina s’est ensuite rapprochée de deux autres mères de collégiens habitant Riazan afin qu’elles mènent leur petite enquête sur le sujet. Se faisant passer pour des adolescentes sur VKtontakte, elles ont pu intégrer plusieurs groupes, dont « f57 », l’un des plus célèbres, qui n’existe plus à l’heure actuelle. Elles y décrivent des discussions interminables avec les administrateurs de ces pages, dont une certaine « Eva Reich ». Celle-ci va leur demander de se montrer dignes de faire partie du groupe sous peine d’en être bannies. Pour cela il y a des tests, comme envoyer des textes ou des photos de scarifications, décrypter des symboles comme le mot « ONO » ou des suites de 0 et de 1 dénuées de sens. Ces différentes étapes permettent aux groupes d’assoir leur emprise sur les adolescents. Mais les mères ne pourront aller jusqu’au bout du processus qui requiert un entretien sur Skype, permettant au jeune membre de se voir attribuer un numéro. D’après elles, commence ensuite pour le malheureux élu un décompte de 50 jours avant une date fixée. Celle-ci correspond au suicide du membre.

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« ONO », l’un des symboles à décrypter utilisés sur les groupes de la mort

Les premières traces des groupes de la mort se retrouvent avant la publication de l’article de la Novaïa Gazeta. Il s’agit d’un fait divers qui s’est déroulé le 23 novembre 2015 à Ussuriysk, dans l’Extrême-Orient russe. Ce jour-là Rina Palenkova, de son vrai nom Renata Kambolina, une lycéenne de 16 ans, se suicide en s’allongeant sur une voie de chemin de fer. La jeune fille au regard espiègle semblait pourtant tout ce qu’il y a de plus banal : un look emo, assez populaire parmi les ados vaguement rebelles en Russie, un intérêt pour les mangas, un petit groupe de rock dans lequel elle jouait de la batterie avec ses amis … Rina doit sa triste célébrité à des photos. La veille de sa mort elle postera deux selfies qui passeront inaperçus sur son profil VKtontakte. Elle y apparaît devant les rails, celles-là même où elle trouvera la mort le lendemain, vêtue d’un bonnet rose, une écharpe sur la bouche. Les photo sont accompagnés d’une phrase : « nya.poka ». Poka est un mot familier pour dire au revoir, Nya est une onomatopée japonaise équivalente à miaou, on la retrouve notamment dans les animes. Malheureusement pour elle, ce ne seront pas les derniers clichés de Rina. Arrivé sur les lieux du drame, un enquêteur peu scrupuleux diffusera alors sur le web russe les photos du corps décapité de l’adolescente, promise à une célébrité posthume.

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Les deux selfies postés sur VKontakte par Rina la veille de sa mort

Selon certains médias, dont la Novaïa Gazeta, Rina Palenkova était membre de ce même groupe f57. Mais cela n’a pas été prouvé. Il semblerait plutôt que Rina, qui venait de se faire plaquée par son copain, ait agi à cause de malheurs personnels. Ce qui ne va pas empêcher ses photos de devenir virales parmi ces mêmes groupes. Rina Palenkova devient alors un mème de l’internet russe, il suffit de voir le nombre de faux comptes et de pages qui lui sont dédiés sur VKontakte. Au grand désespoir de sa famille, la jeune fille va faire l’objet d’un culte post-mortem, certaines personnes allant jusqu’à se rendre sur sa tombe. De plus en plus de groupes de promotion du suicide vont propager son histoire, certains seront d’ailleurs fermés par le réseau social. Et c’est de là que partira la polémique qui éclatera avec l’article de Galina Mursalieva. Cette dernière accuse ces fameux groupes de pousser les ados « à faire comme Rina », et se demande : « Qui fait tout cela ? Nous ne voyons que la partie émergée de l’iceberg, les petits démons, au service d’un système monstrueux, mais nous ne savons pas qui est le responsable. »

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Photo de Rina Palenkova issue de son profil VKontakte

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La tombe de Renata Kambolina, aka Rina Palenkova

Une fois l’hystérie sur ce sujet déclenchée en Russie, l’article ayant généré plus d’un million et demi de clicks, les autorités ont décidé d’agir. Le Roskomnadzor, service fédéral de supervision des communications, et le Rospotrebnadzor, chargé des droits des consommateurs, ont fermé des milliers de pages VKontakte faisant l’apologie du suicide depuis le printemps. D’autres médias ont également décidé d’enquêter sur les méthodes de la Novaïa Gazeta et l’accusent d’avoir publié un article sensationnaliste, contenant de nombreuses approximations et des affirmations qui restent à prouver. C’est notamment le cas de lenta.ru, qui tempère l’influence de ces groupes et nie l’existence d’un complot visant à pousser les ados à mettre fin à leurs jours. Pour le site d’information, il s’agirait surtout de pages crées par de jeunes geeks soucieux de récolter des likes sur VKontakte et de l’argent qu’il pourrait en retirer.

Dans son article, Mursalieva divulgue les pseudos de certains administrateurs de ces groupes de la mort mais n’a pas pu remonter à ceux qui se cachent derrière. Pourtant, en une seule journée, Lenta.ru a réussi à contacter More Kitov, « la mer des baleines » en russe, créateur de la page éponyme. Selon lui, ces groupes n’ont que faire de mener des adolescents à la mort, ce qui les intéresse c’est recruter des abonnés afin d’augmenter les revenus que leur génère la pub sur VKontakte. More Kitov affirme « avoir vu la mode autour du suicide se développer » et ensuite « décidé de créer ses baleines ».

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Philipp Liss, pseudo VKtontakte du créateur du groupe f57

Un autre site d’actualité, Apparat, affirme quant à lui avoir percé à jour l’identité de Philipp Liss, le créateur de f57. Il s’agirait d’un jeune homme de 21 ans habitant chez ses parents dans une ville près de Moscou. Pour se faire de l’argent et promouvoir la musique électronique qu’il produisait, ce dernier aurait lancé le mythe d’une secte vouant un culte au suicide après avoir vu que le sujet était populaire chez les jeunes. Pour cela il aurait allègrement utilisé l’image de Rina Palenkova, et une fois son groupe f57 fermé par l’Etat, il en aurait créé plusieurs autres. Il serait même allé jusqu’à filmer une vidéo de lui où il faisait ses adieux puis mimait sa propre pendaison. Selon Liss, 10 suicides maximum seraient imputables aux groupes de la mort. Il n’est d’ailleurs pas le seul à minimiser leur impact, d’autres administrateurs de ce type de pages parlent d’un « jeu » que certains ados auraient pris trop au sérieux. Tous semblent relativiser la portée de ces pages et accusent les médias d’exagération quand ils font état de 80 à 130 victimes.

Sur Tumblr, un blog intitulé « FromRussiaWithCrime » s’est intéressé au phénomène. Lancé il y a un an par une jeune Russe de 24 ans, il tente de recenser la plupart des affaires de meurtre et de suicide relayées chaque mois dans les médias du pays. On y trouve de nombreux posts traitant de suicides d’adolescents liés aux groupes de la mort, captures d’écran de leur profil VKontake à l’appui. FromRussiaWithCrime relate notamment l’histoire d’un appartement d’une tour de Riazan, la ville où est allée enquêter la Novaïa Gazeta, dans lequel 5 adolescents se sont donnés la mort par défenestration. On y voit notamment des photos de murs ornés de graffitis, dont l’un est un extrait d’un poème de Joseph Brodsky, tandis qu’ailleurs on peut lire « une grande baleine bleue ne peut pas se libérer, devra-t-elle se rendre ? Elle brûlera de toutes façons ». C’est de cet appartement qu’une ado de 15 ans, Angelina Davydova, se tuera le 25 décembre 2015 après avoir posté sur son profil VKontakte « Elle était morte bien avant de se suicider ». Ses parents dénonceront haut et fort l’influence qu’avaient sur elle les groupes suicidaires.

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Portrait d’Angelina Davydova, 15 ans

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Les grafittis dans l’appartement de Riazan à partir duquel 5 adolescents se sont défenestrés

Malgré ces fait divers, la blogueuse affirme que les groupes en eux-mêmes sont plutôt « inoffensifs ». Selon elle, la cause est plutôt à chercher du côté de la « romantisation » de l’acte suicidaire qui s’est amplifiée après la diffusion de l’histoire de Rina Palenkova. Pourtant rien de très nouveau sous le soleil de ce pays qui a toujours connu un très fort taux de suicide chez les adolescents. « La Russie n’est pas un pays où l’on peut avoir beaucoup d’espoirs, ce n’est donc pas étonnant que les jeunes choisissent cette échappatoire » écrit-elle. Pour elle, les victimes sont « des personnes différentes qui ne peuvent voir de futur dans ce pays si conservateur, irrationnel et superstitieux (…) si je pouvais choisir deux mots décrivant la situation en Russie, ce serait ‘no future’ ». D’ailleurs le blog FromRussiaWithCrime considère qu’en décrivant les faits divers violents qui se déroulent dans un pays donné, on peut mettre en lumière l’état de la société. Ces histoires de groupes ne seraient donc qu’un des symptômes du malaise que ressent une partie de la jeunesse russe.

suicide-russie-12 suicide-russie-13Photos issues du compte Instagram de Valeria Morozova, 15 ans. Le second est son dernier post avant son suicide, le 30 mars 2015.

Beaucoup de ces suicides se sont déroulés dans des villes du pays où la vie est difficile, dans des tours d’habitation grises sur fond de misère et d’ennui : Sibérie, Extrême-Orient … Ce qui ne peut être vu comme un hasard. C’est notamment ce que souligne le Moscow Times, pour lequel l’affaire des groupes de la mort ne doit pas occulter les véritables raisons du mal-être. Dans ses colonnes, un des responsables européens de l’OMS affirme « qu’il y a clairement quelque chose qui crée de l’anxiété et du malheur dans les pays russophones » car « on ne recourt pas au suicide juste comme ça ». C’est ce que confirme un psychiatre : si un adolescent commence à fréquenter un club de suicide, c’est bien que quelque chose ne va pas au départ et qu’il cherche une communauté dans laquelle se réfugier. Malheureusement, en-dehors des grandes villes russes, la prise en charge de la dépression et des pensées suicidaires semble défectueuse, comme le soulignent plusieurs médias. Le suicide y est vu comme quelque chose de coupable et peu d’informations sont délivrées à ceux qui souffrent mentalement. Ceux-là doivent se débrouiller seuls avec leurs idées noires.

Mais au-lieu de se poser des questions sur ce dernier sujet, le pouvoir russe aura plutôt réagi à sa propre manière : par la force, et notamment en exerçant un plus grand contrôle sur le web national. Trois ans après la loi « contre la propagande homosexuelle sur internet » et au moment où Poutine ordonnait le blocage de sites comme Reddit ou Pornhub, le Kremlin semble apporter toujours la même réponse aux problèmes : la censure. Une situation qui fera dire à certains activistes que l’article de la Novaïa Gazeta aura eu un effet néfaste pour la liberté d’expression dans le pays sans pour autant s’attaquer aux racines du problème.

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Anastasia, 14 ans, s’est suicidée le 10 octobre 2016 à Novomoskov 

Pourtant malgré l’énorme polémique qu’auront suscitée ces révélations et malgré toutes les dénonciations des groupes de la mort, une part du mystère demeure. Il y a bien eu des fermetures mais beaucoup de ces pages sont encore actives, et il est toujours difficile d’entrevoir leurs motivations. Rien que la semaine dernière, un membre s’est suicidé. Anastasia, 14 ans, avait laissé une note : « Pourquoi suis-je morte ? J’avais peur de vivre et j’étais effrayée d’en parler. Je me demandais comment c’était d’être morte ».