Dieu peut-il réclamer ses droits d’auteur ?

Sainte Victime de son succès sur le marché extra-monopolistique de la Vie, à l’aube d’un monde dominé par les robots et les Dragibus bleus, et anémié par l’anti-foi de ses consommateurs, Dieu, Notre Seigneur, n’aurait-il pas intérêt à protéger ses Créations ?

À l’instar de nombreux autres dirigeants de TPE/PME, Dieu se confronte aujourd’hui aux questions de propriété intellectuelle.

Sous la plume d’Annatoline Brun-Leroy et de Quentin B-.F., le Tryangle imagine le retour d’un Créateur qui avait tout prévu sauf de se faire supplanter par le Comité International de la bio-éthique.

L’Avocat de Dieu

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Il est 15 heures, l’Heure du Rendez-vous. Dieu apparaît, ni plus ni moins, en face de ce juriste un peu effarouché qu’il a élu.

Sans transition, Dieu s’enquiert et ainsi débute la discussion suivante :

« Des humains sont maléfiques.

– Dieu, pouvez-vous, je vous prie, développer cette assertion ?

– Me prier, ah ! naturellement. J’ai créé la Terre, et je l’ai créée à mon image. Sur la Terre, les humains sont aussi créés à mon image. Cependant, je déplore des comportements étrangers et félons puisque les humains ne croient plus que je suis leur Créateur et, pis encore, abject désaveu : certains vont jusqu’à nier mon existence ! Alors, je suis ici car vous devez protéger mes créations et faire reconnaître ma divine image. Les protéger aussi contre Satan, cet ignoble contrefacteur low-cost.

– Bien, fait l’avocat. Je vous remercie de m’avoir sollicité. Vous m’informez, d’une part, de ce que vos propres créations ne vous reconnaissent pas votre qualité d’auteur, et d’autre part, de ce que vos créations sont réutilisées et modifiées, voire reproduites servilement, par l’un de vos anciens salariés, à des fins purement préjudiciables. Je vous remercie de me confirmer l’exactitude de ce résumé ou de m’indiquer les éventuelles erreurs qui pourraient apparaître.

– Ce résumé est exact.

– Poursuivons : à quelle date avez-vous créé la Terre et les humains ?

–  Le Huitième Jour.

–  De quelle année ?

–  Huit jour après la Création du Temps. L’affaire remonte à 13,7 milliards d’année, si je ne m’abuse. Retranchez-y votre année grégorienne et vous aurez une date plutôt exacte. »

La bouche de l’avocat s’ouvre, mais Dieu la clôt d’un geste du doigt.

« La réponse à votre première question est non, elle n’est pas fidèle, et à la seconde, oui, deux sucres. Pourrions-nous nous concentrer sur mon préjudice, à présent ?

Circonspect, l’avocat poursuit:

 « Quelles créations précises, scènes de la vie ou humains, revendiquez-vous, exactement ?

– Tout, absolument tout ! Les maladies incluses, avec une tendresse particulière pour l’éléphantiasis hypergonadique, les coloris et les modèles humains, ainsi que toutes les scènes de vie comme la naissance, la mort, le premier rendez-vous avec Pôle Emploi.

Possédez-vous les preuves datées de cette création : une enveloppe Soleau, par exemple, ou des publications dans la presse spécialisée ? »

Dieu plonge la main dans sa poche et en sort une tablette de marbre rose qu’il dépose sur le bureau de l’avocat.

« Vous pouvez dater cette publication au carbone 14, dont j’ai envoyé un double dans une grotte Lascau, seul média de l’époque. Vous lisez le Sumérien ?

L’avocat du diable

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– Revenons à Satan, dont je comprends qu’il était votre ancien salarié, effectuait-il un travail de création quelconque ; que contenait le contrat de travail qui vous liait ?

– Lucifer a été renvoyé, mais il avait signé un contrat qui comportait une clause de confidentialité sur les secrets de la Création à laquelle tous les employés du Paradis sont naturellement liés. Pour autant, Satan était technicien des surfaces du Paradis et n’a jamais participé, à aucun niveau, aux Conception et Création des Humains.

– Je vois. Veuillez trouver ci-après les points essentiels de mon analyse pour laquelle vous m’avez sollicité. Vos créations peuvent être protégées de façon cumulative, d’une part, par le droit d’auteur, qui a vocation à protéger toutes les oeuvres de l’esprit originales au seul titre de la création, à savoir sans formalité administrative d’enregistrement, à condition de pouvoir prouver une antériorité, et, d’autre part, le droit des dessins et modèles, qui a vocation à protéger toutes les apparences d’un produit quelconque, à condition d’être titulaire d’un titre délivré par l’I.N.P.I. A priori, vous ne disposez d’aucun titre valable vous permettant d’accéder à la protection par le droit des dessins et modèles et disposez de preuves d’antériorité qui n’indiquent pas l’objet précis de la protection. En l’absence de tels éléments, les chances de succès d’une action en contrefaçon sont nulles. Cependant, je vous propose d’adresser une lettre de mise en demeure à Lucifer pour voir dans quelle mesure celui-ci serait prêt à négocier. A  cette fin, je vous remercie de me fournir l’adresse exacte de l’Enfer. Les coûts à prévoir pour la rédaction d’une lettre en recommandé sont de l’ordre de 1 000 050 € H.T.

Dieu regarde l’avocat quelques instants et dit :

« Finalement, je vais vous dire une chose, Maître machin.

– Oui ?

– Je me souviens avoir créé des objets et des gens. Mais, même ivre, je ne peux pas avoir inventé l’avocat. »

Avec des dessins de Jérôme Stavroguine, plume du Tryangle et de bande-dessiné : Twitter, Tumblr, Behance.