Aujourd’hui, le Tryangle s’intéresse aux petits croûtons de pain que les fervents lecteurs masculins ont du apercevoir, un jour, dans un urinoir. Des croûtons de pain, oui. Mais pourquoi ? Les gens sont-ils si négligents ? Le morceau de pain permet-il de diminuer l’odeur de l’urine ? Si seulement…

En réalité, le croûton est le fait d’individus légendaires, appelés soupeurs. Regardez, ici, la dernière définition du Robert historique de la langue française :

SOUPEUR, EUSE n. est la réfection (1588, n. m. ; 1696, n. f.) de souperres, dérivé du verbe (XIIIe s.), désignant autrefois le dîneur, aujourd’hui (XIXe s.) une personne qui participe à un souper. ◆ Le mot s’est spécialisé ; soupeuse n. f. était le nom (1815) d’une femme galante qui entraînait les hommes, dans un restaurant, et se faisait offrir à souper ; on dit aujourd’hui entraîneuse*. ◆ Soupeur n. m. s’est dit en argot (v. 1920) d’un pervers sexuel qui pratique le cunnilinctus sur une partenaire encore mouillée du sperme d’un coït récent, ou qui consomme des morceaux de pain mouillés d’urine dans les urinoirs.

Ce sont donc ces « soupeurs » qui disposent des croûtons de pain dans vos urinoirs pour vous voler votre urine. Peut-on cependant parler d’un vol ? Avez-vous un droit sur votre urine ? Le fait d’uriner est-il un acte d’abandon du pipi ? Les manchots savent-ils lire ?

Ses doigts pinçant son nez, le Tryangle vous en dit plus.

Ils aimaient « faire trempette »

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Le terme soupeur, ou croutenard à Marseille, désigne donc les individus qui aime « faire trempette » en mangeant de la nourriture imbibée de l’urine d’autrui; il s’agit de morceaux de pain abandonnés volontairement dans les urinoirs publics pour être récupérés puis consommés, parfois attachés par une ficelle.

On trouve un certain nombre de références à ces pratiques dans la littérature du début du siècle:

« Y avait les lopailles trop vertes pour aller déjà au Bois… Une même qui revenait tous les jours, son truc c’était les pissotières et surtout les croûtes de pain qui trempent dans les grilles… Il racontait ses aventures… Il connaissait un vieux juif qu’était amateur passionné, un charcutier rue des Archives… Ils allaient dévorer ensemble… Un jour, ils se sont fait poisser… » Louis-Ferdinand Céline, Mort à crédit, 1936.

Ceci étant, le soupeur ne va pas n’importe où : non, il aime sa Vespasienne. Les Vespasiennes sont les premiers urinoirs publics, et furent instaurées sous l’empereur Vespasien (9-79) en vue de collecter l’urine, qui était alors utilisée par les teinturiers et les blanchisseurs, et de collecter un impôt, les toilettes étant payantes. Pour l’anecdote : souvent victime de quolibets, l’empereur avait pour habitude de répliquer « l’argent n’a pas d’odeur » (pecunia non ilet). Alors, l’argent a-t-il une odeur, et laquelle ?

Le Tryangle mènera l’enquête ultérieurement. Revenons à nos moutons-croûtons : comme le rappelle le blog Psychothérapeute, les premières vespasiennes apparurent à Paris en 1834 pour en améliorer la propreté. Le résultat fut loin de répondre aux attentes : les vespasiennes devinrent un lieu de rendez-vous sexuels.

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Ambiance année 20, bordels, années folles et croûtons de pain ! Voici une référence à leur sujet tirée d’une revue que je viens de découvrir à l’instant, la « Revue Triangul’ère », semble-t-il une revue homo annuelle, mi-intello, mi-sodo : 

Ainsi ce ministre de l’Information de la 4e République, coincé dans une rafle de pissotière et qui, reconnu par un policier qui lui demande, éberlué, ce qu’il fait là, lui répond sobrement : « Je m’informe, voyons ».

Pourtant, les Vespasiennes restèrent en place jusqu’à ce que le Conseil Municipal de Paris ne décide de leur suppression graduelle à partir de 1961 : une aubaine pour l’innovation en matière d’urinoirs (JC Decaux les remercie).

Mais, de nos jours, cette pratique existe-t-elle encore ?

Légende urbaine ou communauté désuète ?

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Contrairement à la majorité des pratiques sexuelles, les soupeurs n’ont pas, à ma connaissance, de lieux de rendez-vous particuliers sur internet. On trouve, bien sûr, quantités de sites consacrés à l’urophilie et l’ondinisme en général, pour les amateurs de douches dorées, mais rien de spécifique sur les soupeurs. A ma connaissance ?

Le Tryangle a tout de même trouvé quelques témoignages, dont l’un fait référence à ce qui ressemble à un « club de soupeur ». Le blogueur, responsable d’un blog éphèmére appelé Croutenarland, et qui signe « Croutman« , s’exprime :

« Gare du nord… Populaire, multiculturelle, point de rencontre, émeutes… Il y en a des choses à raconter sur cette gare, mais quelqu’un vous a t il déjà parlé de ses vespasiennes? Dans les 70’s les toilettes publiques de la Gare du Nord étaient réputées pour deux choses: leur manque flagrant d’entretien et une fréquentation extrême. Autant vous dire que ce fut LE paradis des croutenards en tout genre. Le gang des papis croutenards en a même fait son QG sept années d’affilée. Il n’était pas rare de les surprendre de bon matin en flagrant délit de dépôt de croûtons au fond d’un urinoir. Mais c’est surtout en fin de journée que les croutenards affluaient en masse pour venir récupérer leur dû: des croûtons imbibés de l’urine des usagers de la SNCF. Il était facile de reconnaître les plus timides d’entre eux car ils venaient avec un récipient pour ramener leurs croûtons chez eux. Les plus téméraires quant à eux se délectaient directement sur place et ils n’était pas rare de constater des érections à travers leur pantalons… »

Rien ne permet cependant de vérifier les dires de Croutman et, en écrivant ces lignes, je m’interroge sur les ouvrages qui pourraient exister sur la question.

Pour répondre à Croutman, un « traine pissotière invétéré » décrit un soupeur qu’il a repéré dans un quartier précis :

« L’un d’eux avait pris ses quartiers au bout du boulevard de la liberté, à Lille. Là où se trouve aujourd’hui le monument au général de Gaulle se trouvait alors une pissotière qui devait bien compter dix alcôves. Elle était adossée aux buissons du parc Vauban. Son emplacement était d’autant plus stratégique qu’outre les visiteurs de ce parc et de ceux du bois de la citadelle, elle recueillait les urines de nombreux militaires qui rentraient de permission et étaient encasernés à la citadelle. […] pour m’amuser, je douchais copieusement le pain. j’ignorais que je faisais le bonheur d’un homme qui, sans doute, se cachait dans les buissons du parc Vauban et devait m’observer. »

Sur Jeuxvideo.com, c’est au tour d’un certain « Bite au Fromage » de faire un « témoignage choc ». Après s’être fait pipi sur les doigts à l’âge de 12 ans, il découvre, petit à petit, un plaisir sexuel en urinant (Le Tryangle aime cette façon de lier l’utile à l’agréable). Après avoir fréquenté des forums urophiles, il découvre la technique des soupeurs qui, somme toute, consiste à poser des pièges, en début de journée, pour venir récupérer le gibier, à la nuit tombée ; à venir « récupérer cette manne gorgée de fluide pour la presser contre votre palais ». Bon appétit.

Mais, bien sûr, une question vous taraude : POURQUOI ?

Psychologie de l’urophage

Qu’est-ce qui peut donner naissance à une telle passion pour le pipi ? Selon son biographe, Havelock Ellis, l’un des précurseurs de la sexologie, aurait lui-même eu des penchants urophiles et c’est la raison pour laquelle il a accordé tant de place à la paraphilie, dans le septième volume de Studies in the Psychology of Sex. Oui, l’un des fondateurs des études sexologiques aimait regarder les femmes uriner en public (d’ailleurs, il préfère parler d’ondinisme plutôt que d’urophilie, poète qu’il est). Selon le biographe, le goût pour l’urine et les pratiques d’Ellis lui venait d’habitude de sa mère : son père étant marin, Ellis bénéficiait d’un contact fort avec sa mère, au point de ne même pas se quitter, de lui laver le dos et de la regarder uriner.

Au niveau des termes, distinguons l’urophile, qui tire du plaisir d’uriner sur quelqu’un ou qu’on lui urine dessus (ce qui a donné la célebrissime pratique de la « golden shower ») de l’urophage qui aime boire ou manger des aliments gorgés d’urine. Cependant, on peut être urophage sans être urophile et ne boire l’urine que pour ses propriétés alimentaires ou lors de différents rituels fétichistes. En effet, l’urine peut servir de catalyseur fétichiste relativement puissant lors d’expérience « urosadique » ou « uromasochiste », selon le Journal de Psychiatrie canadien de 1982, cité par le Dr. Mark Griffith sur son excellent blog. Et, selon le Dr. Mark Griffith, dont je tire ici l’essentiel de mes informations,la recherche sur l’urophilie est restée faible en quantité. En somme, il y a probablement autant d’explications de l’urophagie que d’urophages !

Cependant, une explication, sur l’origine de l’urophilie, retient tout de même mon attention, c’est la rétention d’urine chez l’enfant dont on trouve un témoignage sur le blog du Dr. Mark Griffith :

« Certaines victimes de trop fréquentes rétentions d’urine pendant la petite enfance sont plus à même de développer un fétichisme sexuel autour de l’urine et de toutes les formes de déjections […] En raison de la proximité de l’urètre, de la vessie et des organes sexuels, certains adultes qui ont souffert de rétentions urinaires forcées lors de leur enfance développent potentiellement une réponse-réflexe qui associe l’urine et l’excitation sexuelle. »

Cela n’est pas sans faire penser à la pratique japonaise de l’omorashi qui consiste… à se retenir tous ensemble pour en tirer un puissant plaisir érotique (dans les limites du raisonnables).

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Moralité : si vous ne voulez pas que votre enfant remplissent des urinoirs de croûtes de pain, laissez-le aller aux toilettes quand il vous le demande.

Ne me remerciez pas !

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