Article initialement publié sur Silicon Maniacs par le même auteur.

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Imaginez : vous découvrez une pierre dans la forêt. Sur son dos est gravé un avertissement : “Ne bougez cette pierre sous aucun prétexte ». La bougeriez-vous ? Bien sûr que oui ! Imaginez maintenant que des tonnes de déchets radioactifs aient été entreposés sous cette pierre… Bravo, vous venez de déclencher une catastrophe nucléaire ! Telle est la situation présentée dans Into Eternityun documentaire finlandais.

Ce documentaire aux accents philosophiques s’attache à décrire le projet Onkalo, immense entrepôt de déchets radioactifs censé être placé hors d’atteinte des générations futures pendant 100 000 ans, bien après la disparition de notre civilisation : mais comment être sûr que personne ne vienne troubler la sérénité d’Onkalo et ne risque de libérer sa dangereuse radioactivité alors que l’humanité, elle, ne sera plus là pour surveiller? Comment faire en sorte que personne ne soit tenté de soulever la pierre qui dissimule Onkalo ? Chronique d’un documentaire sur la fin de l’humanité ou, plutôt, sur l’art de bien fermer la porte à clef quand on quitte, définitivement, la pièce.

Un film pour le futur

Into Eternity, œuvre du réalisateur Michael Madsen (rien à voir avec l’acteur) s’intéresse à ONKALO, un projet de construction sans pareil dans l’histoire de l’humanité entrepris en Finlande en 1994. Véritable bouteille à la mer, Into Eternity est un “ film to the future” qui s’adresse directement aux civilisations à venir. Ainsi Michael Madsen s’adresse-t-il directement aux générations futures lorsqu’il présente le projet Onkalo : « Je suis maintenant dans cet endroit où vous ne devriez jamais entrer. Nous l’appelons Onkalo. Cela signifie «cachette». La construction a commencé au XXeme siècle, lorsque j’étais encore enfant et sera terminée au XXIIeme siècle, bien après ma mort. Onkalo doit durer 100 000 ans. Jusqu’à présent, aucune construction humaine n’a résisté un dixième de ce temps. Si nous réussissons, Onkalo sera le plus solide vestige de notre civilisation ». Ce qu’il ne leur dit pas, c’est que ce gigantesque chantier a été conçu pour dissimuler des  milliers de tonnes d’uranium. Une fois terminée, une immense dalle de béton scellera la mine, ensuite recouverte de sable et de neige. Direction l’éternité.

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Le projet doit fonctionner à tout prix. Aussi Michael Madsen interviewe-t-il tous les responsables du projet Onkalo, cherchant à en déceler les failles éventuelles. Est-il réellement possible de sécuriser les déchets nucléaires par la technique de la poussière sous le tapis ? Seront-ils bien Tsunami-proof ? Puis, les dernières questions sont les plus passionnantes de ce documentaire aux accents de film de science-fiction : Comment s’assurer que personne ne viendra déterrer les déchets radioactifs ? Nos lointains descendants auront-ils encore connaissance du danger ? Ne voudront-ils pas creuser, malgré les avertissements, pour découvrir ce qui se cache dans l’immense caverne d’Onkalo ? Le Tryangle se réjouit de lire tant de question qu’on ne se pose, il faut bien le dire, jamais.

Anatomie de la peur

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Source : Kaiju Eiga

L’ambition d’Onkalo est immense : effrayer les générations futures… et nos contemporains alors ? Au regard des récentes catastrophes nucléaires, on peut s’interroger : combien de films anti-nucléaire ont ainsi démontré leur incapacité à transmettre la peur ?

Dans le grand cinéma de l’apocalypse nucléaire, l’atome n’est qu’un décor. Un méchant au même titre que Freddy Krueger ou Michael Myers, le boogeyman de Vendredi 13. Tout droit sorti d’une galerie d’épouvantails, le film d’apocalypse nucléaire servirait plus à “jouer à se faire peur” qu’à prendre conscience de la réalité. Et, de film en film, le nucléaire deviendrait familier. Ami ? Le meilleur exemple est la série de films Godzilla, le dinosaure atomique. Dans les années 60, Godzilla est un monstre invincible dont il semble impossible de se débarrasser, voir Godzilla, King of the Monsters. A partir deMothra contre Godzilla, durant les années 70 et 80, Godzilla devient protecteur, luttant contre toute une panoplie de monstres mutants ou extraterrestres comme HedoraGiganMegalon ou encoreMechagodzilla ! En somme, de Hiroshima à Fukushima, la menace a changé de camp. Après avoir été un ennemi, le nucléaire est devenu un allié monstrueux.

Moralité, à trop vouloir transmettre la peur, on risque de créer l’effet inverse : attirer l’attention sur une formidable puissance et faire oublier le danger. C’est l’effet “Pierre et le loup”. Alors, quelles solutions proposent Into Eternity et les scientifiques du projet Onkalo ?

La peur universelle : mode d’emploi

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Pour les responsables d’Onkalo, une chose est sûre : nos descendants ne se souviendront pas de nous, ou de notre civilisation. Mais le mal qu’elle a d’ores et déjà fait perdurera, imposant aux scientifiques la mission de protéger les humains du futur de leur propre curiosité. Car peut-être ne se souviendront-ils pas du danger du nucléaire et croiront, avec Onkalo, avoir découvert un fabuleux trésor, comme les pyramides en leurs temps. Michael Madsen résume cette impossible mission en un étonnant aphorisme : “Nous devons leur rappeler d’oublier”.

Dans le passage le plus fascinant d’Into Eternity, on voit les scientifiques du projet Onkalo, sérieux dans leur mise comme dans leur propos, se transformer en véritables auteurs de science-fiction. Ils essaient alors de s’adresser directement aux générations futures à travers le temps. Comment les prévenir ? L’un d’eux essaie ainsi de mettre en mot ce complexe avertissement, avertir sans rien révéler : « Je dirais… que vous êtes maintenant dans un endroit où nous avons enterré quelque chose qui vient de vous, pour vous protéger. Vous devez vous éloigner de cet endroit, et seulement à ce moment, vous serez en sécurité ». Un message qui risque de sembler abscons aux héritiers de la planète…

Scientifiques et chercheurs planchent alors sur un trio de possibilités. Il faut expliquer, en éduquant les générations futures susceptibles de trouver Onkalo. Le problème serait de ne pas être compris ou, pire, de susciter la curiosité envers un savoir que l’on veut faire disparaître. Faut-il plutôt avertir à l’aide de symboles ? Là encore, le danger serait d’attirer l’attention. La solution la plus attirante est, bien sûr, de les effrayer. Dans ce dernier scénario, les scientifiques imaginent une structure capable de susciter à jamais une peur universelle aux hommes. L’un d’eux évoque une forêt d’épines, des sculptures monstrueuses, des labyrinthes tandis que l’autre souhaiterait accrocher une reproduction du Cri de Munch.

Ainsi, avec Into Eternity, documentaire de science-fiction d’un genre nouveau, on s’interroge : et si la science-fiction devenait une science à part entière ? Un imaginaire d’utilité publique. On repense alors à la phrase de Timothy Leary: «La science-fiction a toujours été plus importante que la science, parce que la première anticipe, guide et dirige la seconde». Et le pape du psychédélisme d’inventer, pour l’occasion, un néologisme qui sied à merveille à Into Eternity, entre science et action : «La science-faction».

Imagine de Une / Artiste original : Moriz Yung / restauration : Gwen Boul 

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