Et si, dans une réalité virtuelle, vous pouviez avoir des esclaves obéissant(es) ? Imaginez un monde complexe, avec des ports, d’immenses navires et des marchés aux esclaves où des femmes sont mises en vente, parfois de leur plein gré, parfois contre leur gré. Imaginez un monde si codifié dans sa pratique qu’au lieu de s’éteindre avec le temps et le changement de plateforme, il continue d’exister, passant des forums au tchat, de Second Life à d’autres univers 3D.

C’est ce que permet un type particulier de « Roleplay » : le jeu de rôle Goréen, dont l’histoire et les pratiques sont complexes et nécessitent, plus que d’autres, d’avoir un guide. Inspiré des livres de science-fiction de John Norman, cet univers en reprend l’anti-féminisme et le mélange de marché aux esclaves et de pirateries. Pour s’avoir s’y comporter, toutes une galaxies de sites propose des guides de comportement en milieu Goréen.

Pour comprendre cette pratique dans le cadre de Second Life, le Tryangle a été guidé par Prithan Prax et ses demoiselles. Entretien.

Aux origines du roleplay Goréen

Tryangle. Nous allons parler d’une assez ancienne forme de roleplay : le roleplay goréen. Premièrement, pour nos lecteurs, qu’est-ce que « Roleplay » signifie ici et quels en sont les différents types, univers ?

Prithan Prax. « Roleplay » signifie jeu de rôle, c’est une catégorie de jeu qui consiste, grosso modo, à composer une histoire de façon dynamique, entre différents personnages interprétés chacun par un joueur. Le « roleplaying game » est né aux Etats-Unis dans les années 70, dans le milieu des passionnés de jeux de guerre avec figurines (wargames), d’abord comme un amusement entre deux parties permettant de « donner vie » à des héros guerriers que chaque joueur créait et s’appropriait (on appellerait ça aujourd’hui un avatar), puis s’est affiné et s’est vite mis à essaimer dans différents univers de fiction. D’abord la fantasy, avec des systèmes comme Dungeons & Dragons inspirés par les univers de J.R.R. Tolkien (le Seigneur des Anneaux), R.E. Howard (Conan)… mais aussi par la suite des univers d’horreur gothique ou de science-fiction.

De fait, le roleplay est vite devenu une sorte de creuset pour une génération de « nerds » souvent perfectionnistes, toujours passionnés, et surtout très intéressés par tous les moyens techniques permettant de donner vie à un avatar dans le but de raconter collectivement une histoire.

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Pour une première approche, qu’est-ce que le Roleplay Goréen ?

Le roleplay goréen est une tradition du jeu de rôle un peu particulière qui n’a jamais existé dans les groupes « classiques » des années 70 et 80. Il s’agit d’une transposition plus « adulte » de ce système dans le monde décrit par un professeur de philosophie américain et auteur de science-fiction plutôt « cheap », John Norman, monde appelé Gor et défini comme la « Contre-Terre ». C’est un univers fantastique, mais situé à notre époque, qui se caractérise par une franche prise de position antiféministe et un un parti-pris philosophique assez radical, où les femmes sont, en fait, comme en droit, sous la domination des hommes.

Où est-il né ?

Il est apparu sur les forums et chat-rooms des débuts de l’internet, dans de petites communautés d’adeptes que nous définissons aujourd’hui comme des « lifestylers ». Leur but n’était pas – à la différence des nerds décrits ci-dessus – de raconter simplement des histoires trépidantes, mais plutôt de mettre en oeuvre la philosophie décrite par Norman, dans le monde de Norman, et avec d’autres adeptes. Une sorte de « test » en somme, à la fois de la connaissance du corpus normanien, et des comportements que chacun est supposé avoir « sur Gor ».

Avec l’apparition de nouveaux moyens de création de mondes virtuels, principalement Second Life en 2005, la plupart de ces Goréens « historiques » y ont migré, se mettant de ce fait en contact avec les groupes de roleplay plus classiques. De ces contacts et de ces frictions est né le roleplay goréen tel qu’on le connaît aujourd’hui, où l’aspect « lifestyle » est moins présent qu’à l’origine, et l’aspect « jeu » bien plus développé.

Rôles et rapports maîtres-esclaves

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Quels sont les différents rôles et comment se passent les captures ?

Le monde de Gor est complexe (il est décrit dans 32 romans), mais basiquement, la population y est divisée en castes à l’exception des tribus de nomades et des groupes de hors-la-loi divers. Le Goréen « typique » cherche en général à jouer un type guerrier (pensez à un hoplite grec), un mercenaire, ou une des diverses professions urbaines (médecin, scribe, marchand…). Les femmes, elles sont majoritairement des esclaves, même s’il y a une forte minorité très active de « femmes libres », qu’on peut assimiler à la noblesse locale.

Les femmes constituent des biens précieux aussi bien par les services qu’elles peuvent rendre que par leur valeur symbolique et marchande. Le système des captures est présent partout et fonctionne grâce à des règles développées par la communauté qui obligent généralement la joueuse capturée à être à la disposition de son nouveau propriétaire pour 3 jours réels, au terme desquels elle est réputée libérée, ou être parvenue à s’échapper, etc. La limitation (qui n’existe pas dans les romans) a été mise en place pour garder une certaine fluidité au système, et éviter que les meilleurs combattants ne « stockent » de façon stérile des esclaves qui perdraient alors l’envie de continuer à jouer.

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Les adeptes de ce roleplay, notamment féminines, acceptent-elles toutes sa misogynie ? On lit notamment sur certains forums goréens que, contrairement à ce qu’exige la distinction Virtuel/Réel souvent opérée par les roleplayer, le gender-bending n’est pas tolérée par les goréens (un homme jouant une femme, et inversement) ?

La plupart oui, d’autant que si l’on reste dans l’esprit des romans, il ne s’agit absolument pas de misogynie. Les femmes de Gor ne sont ni mauvaises ni stupides, elles ont une utilité tout comme les hommes, et il arrive qu’elles aient besoin, tout comme les hommes, qu’on les mette en situation pour qu’elles en apprécient la justesse et en tirent plaisir. L’ensemble de la philosophie goréenne tourne autour de cette notion de « juste rôle » dans la société, d’initiation et de test, et il y a forcément des réactions différentes lorsqu’on dit à une femme  que son rôle idéal est d’être épouse respectée, ou lorsqu’on lui dit qu’elle ferait une parfaite esclave de plaisir… Ajoutez à cela la sociologie parfois explosive qu’on retrouve dans tous les jeux compétitifs en ligne (du type qui ne cherche qu’à « gagner » à celle qui se cherche un petit ami….), cela peut parfois être assez compliqué à gérer.

Quant au gender-bending, il est moins présent que sur d’autres jeux en ligne mais il existe massivement tout de même. C’est une pratique effectivement souvent combattue par les groupes « old school » (lifestylers notamment), mais défendue par d’autres groupes plus proches des amateurs de roleplay traditionnel, et cela constitue un clivage majeur entre eux.

Cette relation maître-esclave ne te paraît-elle pas légèrement… choquante ?

Je suis d’autant moins choqué qu’en réalité, sur le terrain, ce sont les « esclaves » qui contrôlent le jeu, et font courir les « maîtres » ! Comme dans tout univers social, il y a des leaders, qu’ils soient d’un côté ou de l’autre, et ce sont eux qui donnent le « la ». S’agissant d’un univers à forte connotation érotique, les relations de pouvoir formelles ont peu d’importance, seuls comptent le talent et la capacité de représenter quelque-chose d’évocateur, quelque-chose qui donne envie de connaître la suite, ou de faire de nouvelles connaissances partageant les mêmes passions.

Guide du Roleplay sur Gor

Qu’est-ce qui vous a donné l’envie de pratiquer le roleplay goréen ? Depuis quand le pratiquez-vous ? 

Je le pratique depuis 2008. A l’origine je pratiquais le jeu de rôle classique (sur table) depuis le milieu des années 80, puis je suis naturellement venu au jeu de rôle en ligne quand il est devenu accessible en France en 1999. Etant « gamemaster » (créateur d’histoires, metteur en scène), plus que joueur d’un personnage en particulier, le roleplay goréen m’a intéressé par son impressionnant corpus de règles et la capacité apparente des joueurs (anglo-saxons pour la plupart) à s’autodiscipliner, chose impensable dans d’autres univers. Il se trouve par ailleurs que j’avais une certaine affection pour le rôle de marchand d’esclaves, que j’avais « exercé » dans d’autres univers avec bonheur, rôle parfait pour un créateur d’histoires car c’est un rôle actif qui s’inscrit dans la durée, et surtout, qui interroge le sens moral des autres joueurs. Imaginez-vous ne serait-ce qu’une minute sur la façon dont vous réagiriez si vous aviez à choisir une esclave chez un marchand, quelle attitude prendriez-vous, quels tests imposeriez-vous, allez-vous emmener celle-ci chez vous où elle aura une vie douillette, ou risquer qu’elle se retrouve vendue à vil prix pour servir dans une taverne glauque ? C’est une situation totalement fictive à laquelle personne n’adhère moralement, bien sûr, mais c’est tout de même un bon moyen de déterminer avec qui, et comment, raconter des histoires complexes et passionnantes.

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Comment être un bon roleplayer goréen ?

En étant capable de faire la distinction entre le personnage joué et le joueur lui-même (ou la joueuse), ce qui est valable pour tout roleplayer mais prend un sens plus aigü sur Gor, car c’est un jeu adulte qui manipule des concepts plus sensibles et émotionnellement bien plus chargés. Et, bien sûr, en lisant les livres, ou du moins en en connaissant les grandes lignes, afin d’éviter les contresens et les attitudes trop « terriennes » notamment dans les relations hommes-femmes qui sont souvent trop approximatives. Enfin, se constituer un réseau de joueurs et de lieux permettant de varier les expériences et les styles, et se tenir au courant de ce qui se passe dans le vaste monde (on compte environ 5000 joueurs pour une centaine de lieux différents, principalement des cités ou des villages).

L’apprentissage goréen peut-il avoir une influence sur les comportements dans la réalité ?

Comme toute philosophie, la philosophie goréenne a des conséquences dans la réalité, pour ceux qui y adhèrent. Mais le roleplay goréen, en tant que tel, non. Les joueurs que je connais ne partent pas capturer des femmes dans la rue le soir après le tirage du loto. Ceci dit, il y a toujours eu, depuis la publication des romans, des groupes goréens pratiquant un « lifestyle » inspiré (plus ou moins exclusivement) par les romans de Norman, et donc pratiquant la domination/soumission à l’instar des groupes BDSM plus « mainstream ».

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Les goréens ont-ils, en France ou aux Etats-Unis, une orientation politique ?

L’ensemble du spectre est représenté. J’ai des amis goréens fervents supporters de Romney, et d’autres qui sont militants LGBT. Le monde de Gor est une utopie où les maladies n’existent pas et où la contraception est généralisée, mais aussi un monde où la responsabilité individuelle est proclamée comme la valeur suprême.  Les Goréens ont été décrits comme de vilains crypto-nazis ET comme d’affreux « liberals » sado-maso pervers…. Dans la pratique du jeu, ce genre de choses n’apparaît jamais, et bien malin celui qui pourrait voir une différence entre les débats politiques apparaissant sur les forums goréens, et ceux qu’on trouverait sur un forum de fans de moto ou de jeu d’échecs…

Image à la une : Photo Credit: C.-04 via Compfight cc

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