Avec la photographie naît un bien étrange et fascinant rituel funéraire : la photographie post-mortem. Quoi de plus troublant ? Et pourtant, la photographie a été et demeure une grande prêtresse du temple de la mort. Relique sacrée accrochée à nos souvenirs, l’image photographique traverse les temps et fait perdurer la mémoire d’un être, d’un événement.

L’art naît dans « la défense contre le temps », les hommes ayant tenté par la statuaire, le dessin, de conserver la trace de leur passage sur terre. Mais l’art a perdu au fil des siècles, la faculté qu’on lui attribuait à ses débuts – comme l’a si bien expliqué le grand maître à penser du cinéma-, de conserver en lui « l’identité ontologique du modèle » . Autrement dit, l’art perdait de son caractère magique.

La photographie, dès sa création, renoue avec cette croyance de la survivance du modèle dans l’œuvre. Rapport fétichiste à l’image photographique, celle-ci continue encore aujourd’hui, à l’ère du numérique et de la multiplication virale des images, à fasciner. Car plus qu’un miroir reflétant le réel, la photographie contient le réel. Elle embaume l’être cher, comme une momie préservée des ravages du temps.

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Avec l’avènement de la photographie et la création du daguerréotype en 1839, un nouveau rituel typique de l’ère victorienne voit le jour, celui de la photographie post-mortem. Conserver la trace, le souvenir du défunt n’est pas nouveau : déjà on tentait par le portrait, le masque mortuaire, la statuaire de conserver la forme du corps, les traits du visage, d’une main, d’un être récemment disparu. Mais la photographie permet de démocratiser cette pratique et de conserver une trace plus nette, précise et vivante du défunt. Memento mori (« Souviens-toi que tu vas mourir ») semblent nous dire ces photographies qui, tout en ramenant à la vie l’être cher dans un temps d’éternité, rappellent l’humain à sa condition d’être mortel comme le sablier ou le crâne des vanités. Bien souvent, la photographie post-mortem a constitué l’unique trace photographique du passage sur terre du sujet.

Celui-ci est souvent photographié allongé sur son lit ou sur un sofa : les proches tentant de conserver l’image d’un être doucement endormi et le cercueil demeurant le plus souvent hors champ ou caché. Le soin apporté à la mise en scène, les lits de fleurs posées près du mort, la disposition minutieusement agencée des personnes et des objets, témoignent d’un désir d’embellir la mort, de lui ôter son caractère douloureux, dans une vision empreinte de romantisme.

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Les proches tentent aussi d’autres fois de redonner au mort, l’attitude d’un être toujours en vie, maintenu assis ou debout par un système rudimentaire. Ils recréent par l’artifice le souvenir du défunt tel qu’il a été vivant. Plus qu’un rituel funéraire, la photographie post-mortem devient un rituel troublant de retour à la vie. On pose à côté du mort, on met en scène des portraits de groupe. Le photographe vient même parfois peindre les images, rougir les joues pour donner plus de vie. Difficile parfois de reconnaître le mort, dans ce qui ressemble au premier coup d’œil, à de banals portraits de famille.

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Morbide, direz-vous ? Aujourd’hui oui, autrefois non. Notre rapport à la mort s’est profondément transformé, et notre rapport à l’image, aussi. Et la facilitation du processus photographique a contribué à banaliser et quelque peu désacraliser la photographie. Le rituel a peu à peu disparu au fil des décennies, ou presque. En Europe de l’Est notamment, on perpétue encore la tradition. La photographie post-mortem est aussi devenue un topos du photo-journalisme et certains grands noms de la photographie contemporaine entretiennent ce fascinant cérémonial.

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Ci dessus : Nuboyoshi Araki, photographie de sa femme

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