Article initialement publié sur Silicon Maniacs par le même auteur, sous un autre nom.

Depuis ses origines, la science-fiction n’a eu de cesse d’imaginer le futur. De Villiers-de-l’Isle Adam à Vernor Vinge, en passant par Jules Vernes, la science-fiction se définit par l’horizon qu’elle imagine. Mais, aujourd’hui, se pose un problème majeur : et si le futur était devenu notre présent ?

Face à un imaginaire qui prend forme, entre robot, cyber-espace et réalité augmentée, comment la science fiction peut-elle se réinventer ? Entretien avec Rémi Sussan, journaliste pour InternetActu.net et auteur des Utopies Post-humaines, sur les conséquences littéraires de l’avènement des prédictions futuristes.

La Science-Fiction : une fantasy moderne ?

Comment es-tu venu à te passionner pour la Science-fiction ?

Le premier livre que j’ai lu quand j’avais 7 ans, et qui n’était pas un livre d’image, c’était les Cavernicoles de Wolf de Pierre Barbet aux Editions Fleuve Noir, suivi par La grande chasse des Kakcjar de Peter Randa. C’était un espèce de Rambo extra-terrestre, un bouquin tout à fait bidon… mais j’avais 7 ans, et cela m’avait beaucoup impressionné ! Je suis né dans la science-fiction, mon père en écrit et il y a toujours eu des livres de science-fiction chez moi. Quand j’avais 5 ans, je voulais être cosmonaute. Tu vas me dire comme tous les mômes, mais on était en 1965 ! (rires) Le premier film de cinéma qui m’a vraiment marqué, après Blanche-Neige, et qui m’avait même fait peur, c’était 2001, l’Odyssé de l’espace de Stankey Kubrick, auquel je n’ai rien compris ! A 8 ans, c’est aussi Appolo 8. Depuis la SF a toujours été mon fil conducteur.

Tu es né sous le signe du futur, est-ce cela qui a conditionné ton intérêt pour les utopies transhumanistes ?

Et bien non ! Effectivement ensuite, c’était les années 70, je me suis beaucoup intéressé aux hippies, aux spiritualités orientales. Mais dans cette culture-ci, il y avait un côté vraiment très anti-scientifiques. Les choses ont changé quand je suis tombé sur les papiers de Timothy Leary et de Robert Anton Wilson. Ce dernier était une sorte de hippie contre-culturel ultra-technoïde. Là, c’était la rencontre de ces deux univers qui avaient l’air en contradiction alors qu’ils ne l’ont jamais été. Comme le dit Wilson, les hippies avaient beau avoir l’air de prêcher le retour à la nature, ils lisaient tout le temps de la SF. C’est comme ça que j’ai commencé à m’intéresser à ces milieux-là, où ont poussé certaines racines du transhumanisme : le milieu de la contre-culture des années 70, puis la contre-culture technophile, alors totalement inconnue, qui allait obtenir une audience avec le mouvement cyberpunk. Alors que dans les années 70, les gens rêvaient plus du Larzac !

Quelles sont les tendances de la Science-Fiction aujourd’hui ?

Aujourd’hui, c’est soit une espèce de Hard S-F (sous-genre de la science-fiction dans lequel les technologies décrites n’entrent pas en contradiction avec l’état des connaissances scientifiques au moment où l’auteur écrit l’œuvre) dans le style de David Brin, soit des espèces de Space opera… Mais il n’y a plus de SF vraiment forte comme à l’âge d’or des années 40-50 avec A. E. Van Vogt, Jack Williamson puis ensuite Isaac Asimov etc.. Puis le mouvement des années 60 avec Philip K. Dick, Roger Zelazny, Michael Moorcock puis, dans les années 80, le mouvement cyberpunk, une rénovation de la science fiction. Aujourd’hui, c’est effectivement de la SF très hard, très techno, soit au contraire, du roman de divertissement. C’est vrai qu’à part quelques auteurs, Charles Stross, Karl Schroeder, je trouve que la science-fiction romanesque est moins excitante qu’elle ne l’a été…

Est-ce que tu penses qu’il est plus difficile d’écrire de la SF aujourd’hui ?

Difficile de répondre, mais une piste de réflexion consisterait à regarder l’actualité de la fantasy. Je suis tombé sur deux articles récemment, qui me donnent l’impression d’une tendance. Le premier était dans io9, le grand webzine de science-fiction, la question posée était : “Pourquoi les cyberpunks des années 80 se sont-ils tous mis à la dark fantasy et l’urban fantasy ?” Selon Mark Changizi, neuroscientiste, le modèle du post-humain ne sera pas celui de la science-fiction, c’est-à-dire le cyborg, mais le magicien de la fantasy ! Finalement, aujourd’hui, on ne va pas chercher à fabriquer des machines mais plutôt à essayer de comprendre les mécanismes évolutifs sur des milliers d’années. Pour Mark Changizi, il faut que l’être humain acquiert une connaissance des choses anciennes et mystérieuse come notre science de la vision ou de la décision. Pourquoi ? Parce que notre cerveau est bien plus compliqué que ne le pensent les ingénieurs en Intelligence Artificielle qui ont tendances parfois à mépriser un peu le cerveau humain. La «meat», la viande. Pour Changizi, au contraire, il faut arriver avec une sorte de respect pour pouvoir manipuler ces forces antiques.

On s’éloigne beaucoup de la science-fiction, non ?

Et bien non ! Qu’est-ce qu’on aimait dans la Science-fiction des années 50 – 60 ? C’est ce que c’était.. du merveilleux. Certes, il y avait de la science, mais pas tant que ça. A part un peu Arthur C. Clarke ou Isaac Asimov, qui avaient les pieds sur terre au niveau scientifique. Mais quelqu’un comme Van Vogt, l’une des plus grandes figures de l’histoire de la science fiction, partait dans tout les sens ! Il faut savoir que beaucoup d’idées de Van Vogt de roman venaient de rêve… Et avant eux, Lovecraft avait déjà conjoint le fantastique et la S.F. Donc il y a une forte dimension fantastique de la SF qui est parfaitement exprimée par la fameuse phrase d’Arthur C. Clarke : «Une science suffisament avancée ne saurait se distinguer de la magie».

Peut-on parler de la science-fiction comme d’une «Fantasy moderne» ?

Le gros problème de la Science-fiction, il faut bien le dire, c’est qu’à cause de la rapidité des progrès, elle se ringardise très rapidement. A part quelques grands auteurs qui tiennent plutôt grâce à leur côté fantastique, rien ne se dégrade plus vite que la Hard-SF ! Même le cyberpunk, qui n’était pas vraiment de la hard science et avait un aspect fantastique, a quand même beaucoup vieilli… Relire William Gibson aujourd’hui, certes, c’est génial mais c’est tellement année 80. C’est l’esthétique Blade Runner. Par contre, si l’on lit Siva de Philip K. Dick, cela aurait pu être écrit hier car Dick fait souvent abstraction de la science. Et c’est cela que je trouve intéressant, la science-fiction peut apparaître comme une forme de fantasy moderne.

Fantasy certes, mais dans quel sens ? On ne trouve pas d’elfes ou d’orcs chez Philip K. Dick !

En effet, ce n’est pas la même chose. Moi, je ne suis pas fan de la fantasy en général ! Parce que 99,9% des cas, c’est toujours la même histoire, sous influence de Tolkien : « Les forces des ténèbres viennent d’apparaître à l’extrêmité du Royaume et il y a un élu, ou une compagnies d’élus…». Bref, il y a une industrie de la fantasy qui est barbante à l’extrême. Et il ne faut pas la confondre avec la fantasy moderne, excitante et intéressant, y compris sur ce que ça dit de la vie moderne, notre présent et notre futur, avec des auteurs comme Neil Gaiman que je conseille à tous le monde. Autre exemple, le Doctor Who, c’est vraiment de l’urban fantasy, à la télévision, Russel T. Davies et Steven Moffat ont repris une série des années 60 et n’ont absolument pas cherché à la moderniser technologiquement. Quand on voit les Daleks, les grands méchants de la série, ce sont des boites de conserves avec des voix automatiques telles qu’aucun système de paroles ne pratiqueraient aujourd’hui. Cela ouvre des perspectives sur certains aspects merveilleux de la technologies ! Il y a des réflexions sur certains aspects de la nanotechnologies et de la physique quantique qui sont fait dans un cadre de fantasy. Prenons l’exemple d’un épisode qui s’appelle “Les Anges pleureurs” : c’est l’histoire de statues qui se déplacent dès que tu ne les regardes plus.

Il faut pas les quitter des yeux ou même cligner des yeux. Et ça, c’est le principe d’incertitude en physique quantique : si je regarde quelque chose il s’immobilise. Ils reprennent des concept de la science mais en travaillant sur quelque chose de merveilleux, c’est-à-dire quelque chose qui donne un vertige. Et c’est pour ça qu’on aime la science-fiction : pour le vertige !

As-tu d’autres exemples télévisuels ?

Prenons la série Buffy de Joss Whedon, les vampires et les démons ne sont que très vaguement liés à la tradition chrétienne de démonologie. Au contraire, ils viennent d’une autre dimension. Et lorsque tu regardes suffisamment d’épisodes de Buffy, tu t’aperçois que le véritable thème de la série, ce sont les univers parallèles. Et là, on retrouve l’idée de Mark Shangizi qu’on reprends les vieilles choses les plus fantasmatiques en leur donnant un nouveau vertige. Un renouveau.

Futur et Science-Fiction : une relation orageuse

Pour beaucoup, la science-fiction est un exercice de prédiction : s’amuser à prédire le futur. Est-ce encore le cas ?

Plus que le futur, c’est vraiment l’idée d’ouverture des horizons, que ce soit vers le futur, avec la science-fiction ou vers le passé. La différence entre les contes de fées anciens et modernes, c’est qu’on se fait beaucoup moins d’illusions sur le passé… Le futur est donc le terrain idéal pour explorer le vertige ! Finalement, les vaisseaux spatiaux ne nous intéressent qu’à cette condition du vertige, plutôt que la description visionnaire des modèles de moteur de futur…

As-tu des exemples de prédictions faites par des auteurs de science-fiction ?

Les auteurs de science-fiction qui arrivent à prédire ne sont pas, contrairement à ce qu’on pense, de grands techniciens. Par exemple William Gibson : il n’est pas du tout un chercheur, et pourtant ce n’est même pas qu’il a prédit le cyber-space, c’est qu’il l’a inventé ! Les gens ont fabriqué le cyberespace après avoir lu Gibson. Mark Pesce, qui a inventé le VRML, a dit qu’il avait eût l’idée suite à sa lecture de Neuromancien de Gibson (NDLR : il a fondé sa société Ono-Sendaï en hommage à une entreprise fictive dans le célèbre roman de William Gibson. Le VRML est l’un des premiers langages permettant la création de monde virtuel en 3D). Au début des années 90, j’avais interviewé l’un des pionners de la réalité virtuelle qui s’appelle Scott Fisher, et je lui ai demandé ce qu’il pensait de William Gibson, il m’a répondu : “Quand le livre est sortie, nous avons tous pensé «C’est l’un d’entre nous qui écrit avec un pseudonyme» et certains en ont accusé Marvin Minsky. Internet est né beaucoup avec la science fiction.

La science-fiction a-t-elle prédit autre chose qu’internet ?

Après, il y a le cas d’auteurs de Hard-SF comme Arthur C. Clarke qui a parlé des satellites géo-stationnaires à la fois dans des articles et dans des romans. Dans les Fontaines du paradis, il parle de l’ascenseur spatial. Et, aujourd’hui, on fait des recherches dessus. Mais c’est un cas à part, car c’est un scientifique renommé ! Enfin des exemples de science-fiction qui prédit, il y en a des tonnes ! On peut revenir à Jules Vernes, John Brunner qui a prédit beaucoup sur l’avenir, notamment sur la surpopulation, et Philip K. Dick qui a posé beaucoup de questions sur la notion d’identité et sur les souvenirs. Aujourd’hui, il est possible de supprimer des souvenirs à long terme, on pense à Totall Recall, ou alors de  créer de souvenirs de toute pièce, voir le Monde des Non-A de Van Vogt.

Le public s’intéresse-t-il encore à la science-fiction, maintenant qu’elle est au journal de 20H ?

Est-ce que, avant tout, il y a une forte difficulté à vendre des livres de Science-fiction aujourd’hui ? On l’entend beaucoup. Et il ne faut pas exagérer la situation : quand j’étais môme, qui éditait de la SF en France ? La collection Présence du futur, Ailleurs et demain, Fleuve Noire… Aujourd’hui, il suffit de se rendre en bibliothèque municipale, il y a des tonnes et des tonnes de livres de SF, même s’il faut admettre que la Fantasy prédomine. Il y a aussi un gros publics amateurs de hard-SF, notamment transhumaniste !

Y-a-t-il des auteurs de SF transhumanistes ?

Il y a vraiment beaucoup de fans de Science-fiction dans les milieux transhumanistes. Dans les milieux transhumains, Greg Egan est un Dieu, David Brin ou Greg Bear. Et ces trois là sont très très proches du transhumanisme. Greg Egan a dit, assez subtilement : «Je suis pas transhumaniste mais je suis anti-anti-transhumanistes». Charles Stross a trop d’ironie pour être vraiment transhumaniste mais c’est lui qui a écrit le meilleur livre sur le transhumanisme, selon moi, Accelerando. Il y a donc des auteurs qui sont très proches du mouvement Transhumaniste ou, quand ils ne le sont pas, l’inspirent. L’auteur transhumaniste de Science-Fiction par excellence est quand même Vernor Vinge qui a créé le concept de singularité, pas Kurzweil.

Est-ce que les transhumanistes n’utilisent pas la Science-fiction d’une manière un peu «prophétique» voir même «magique» ?

Attention, il faut faire une distinction entre ce que disent les transhumanistes… et ce qu’ils font ! En fait, il y a toujours un espèce de double discours. Dans le transhumanisme, il y a plusieurs tendances dans le rapport à la science : tout ce qu’on voit aujourd’hui avec Ray Kurzweil, ce sont les transhumanistes issus de la tendances I.A, robotiques, technologies… Pour eux, il est très difficile de parler de merveilleux car ils essaient souvent de rendre magique quelque chose qui est plutôt quincaillerie dans l’esprit des gens. Le message qu’ils avancent pourrait paraître plutôt cool : l’immortalité, le bonheur etc… mais c’est souvent dit avec une esthétique tout à fait effrayante ! Kevin Warwick, qui s’est fixé des puces sous la peau et autres implants… on a pas envie ! Je n’ai pas envie d’être bourré d’implants ! Sauf s’il le faut, question de vie ou de mort… ça me donne pas plus envie que de mettre mes lunettes. L’uploading, pour certains, c’est merveilleux. Si l’on me dit «tu meurs ou tu es uploadé», je préfère être uploadé… mais ça ne me fait pas rêver. Le vertige dont nous parlions… là, je ne le trouve pas !

Crédit photo : h.koppdelaney et AlicePopkorn

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