Chers lecteurs du Tryangle, bonjour ! Menacé au calibre 12 par ce cher Quentin, je republie ici un petit texte réalisé pour mon site et qui tente d’expliquer à un monde incrédule le principe du mème. D’où vient-il, quel est sa mission sur terre, le désormais célèbre lolcat en est-il un ? Vous saurez tout en passant au prochain paragraphe.

Mème. Et non pas même. La différence est subtile mais voulue par son créateur, l’éthologue et biologiste anglais Richard Dawkins, qui l’utilisera, au détour d’un paragraphe, dans son best-seller Le Gène égoïste. Mème signifie pour lui “une unité d’information contenue dans un cerveau et échangeable au sein d’une société”.

Pour faire simple, chacun a en lui un fichier “cheval”, par exemple, dont le contenu évoluera par l’apport d’informations que l’éducation ou nos relations nous prodiguerons. Nous retrouvons ainsi dans le terme mème l’analogie avec le mot français “même” (notre définition du cheval est, grosso modo, la même qu’une autre personne) et avec le gène (capable de mutations, par l’apport d’informations supplémentaires dans le fichier “cheval”).

Je passe sur le contenu principal du livre, à savoir l’extension de la théorie de l’évolution de Charles Darwin à l’échelle du gène. Pour passionnante qu’elle soit (le parallèle avec la physique quantique n’est pas si loin), je m’éloigne du mème. Et mes connaissances scientifiques me feront écrire beaucoup trop d’approximations. Allez quand même faire un tour du côté de l’écologie comportementale si vous avez le temps. Et vous pouvez aussi vous procurer le bouquin de Dan Sperber La contagion des idées. Pas encore eu le temps de le lire mais, selon mon estimé camarade Az, l’auteur s’éloigne de l’analogie génétique de Dawkins pour aller du côté de l’épidémiologie. Le mème vu comme un virus en quelque sorte. Et l’analogie me semble plus adaptée pour rendre compte de la rapidité de propagation/mutation des idées.

clsp

Le livre de Pascal Jouxtel, président de la Société francophone de mémétique. En contrepoint, vous pouvez également lire La culture, le gène et le virus : la mémétique en question, de Dominique Guillo.

Revenons donc plutot à ces “unités d’informations culturelles” soumises aux lois de l’évolution. Si comparaison n’est pas raison, l’exemple d’un mème internet 1 comme le lolcat est assez parlant : l’idée, en fonction de sa popularité, est copiée, reprise, détournée, transformée. Jusqu’à passer d’un cercle restreint (les utilisateurs d’imageboards comme 4chan ou le forum Usenet) à une reconnaissance mondiale (Article dans Time Magazine, site Can I has Cheeseburger qui a levé, en 2011, 30 millions de dollars). Une propagation virale qui intéresse également les entreprises (comment faire connaître sa marque ?) et qui a inspiré à l’auteur Jean-Michel Truong le livre Totalement inhumaine, qui développe cette idée de mèmes prêts à vivre sans nous.

Comprendre les mécanismes qui permettent la transmission et les évolutions de la culture 2 est ainsi devenu le but d’une discipline récente (années 80, peu après le livre de Dawkins) : la mémétique. A titre personnel, je reste dubitatif quant au flou qui entoure encore la mémétique (Quelle définition et périmètre exact donner au mème ? N’est ce pas revenir au signe ? Risques d’approximations quand on brasse des disciplines aussi diverses que l’anthropologie, l’économie, les neurosciences ou la psychologie). Mais l’approche est suffisamment originale pour vous mentionner le site de la Société Francophone de mémétique si vous souhaitez la découvrir et vous faire votre avis.

Mais parler de mème sans citer Herman Hesse serait péché. A la dimension scientifique dont je vous ai pour l’instant parlé, l’auteur y ajoute, en 1943, avec le livre Le jeu de perles de verre, la poésie. Ce jeu, dont les règles ne sont pas précisées 3, a pour but de combiner les concepts les plus divers (renfermés dans chaque perle) pour former des enchaînements harmonieux.

Hesse, en cherchant à synthétiser art (et en particulier la musique) et science, se place directement dans le sillon du philosophe Pythagore ou la caractéristique universelle de Leibniz, cette langue propre à décrire le mieux l’univers. Mais y incluant un aspect ludique, Hesse s’en détourne. Plus qu’un moyen d’atteindre une langue universelle, une formule qui expliquerait tout, il s’agit surtout d’expérimenter et d’admirer les possibilités du jeu. D’observer ce que le chaos, le hasard, peut créer d’harmonieux 4

Tout ca pour en revenir à mon site (autant faire de la pub si j’dois republier un texte !). A sa modeste échelle, ce blog essaie d’en faire de mème (oui, je devais la faire celle la) : en créant des ponts, grâce aux liens hypertextes à l’intérieur et l’extérieur du blog, entre des perles de verre aussi dissemblables que Steven Seagal et Jean-Michel Basquiat ou la musique baroque et le breakcore 5. A vous ensuite d’y trouver une harmonie personnelle !

Pas loin de 5000 signes pour expliquer un jeu de mots, c’est un record. Et j’explose au passage la règle de concision de cette rubrique. Alors tant que j’y suis, autant aborder vite fait cette idée de perles sur Internet qui est des plus utiles pour y mettre un peu d’ordre.

La blogosphère politique (journalistes, syndicats, élus, etc) dans quatre pays européens et les liens qui les unissent. Un exemple de carte créée par Linkfluence.

Le plus évident c’est bien sûr le site Pearltrees qui permet de créer des cartes thématiques (comme l’a fait Rue 89). L’utilisateur peut alors visualiser les liens entre chaque perle (celle-ci pouvant être une vidéo, un article, un dossier, etc). Mais j’en profite pour également mentionner le boulot de cartographie du web de Linkfluence. Je serai bien en peine de vous expliquer toute la subtilité de leur boulot (vous pouvez cependant lire cet article par Verbal Kint) mais leurs cartes, outre le fait d’être intéressantes (voir à ce sujet celle sur la présidentielle américaine de 2008 ou leur travail sur les mémos de Wikileaks), m’ont donné des idées démentes pour Centrifugue.fr et mes petits mickeys (Voir à ce sujet la carte heuristique du discordianisme publiée sur ce site).
Sur ce, n’hésitez pas à jouer aux perles de verre sur Tryangle our Centrifugue en cliquant comme des fous sur les liens et à tantôt.
En vous remerciant.

Les portraits utilisés sont, de gauche à droite, ceux d’Aristote, Igorrr, Leibniz, Richard Dawkins, Cheeseburger Cat et Charles Darwin

Notes:

  1. A propos des mèmes internet, deux sites exhaustifs : Know Your Meme et Encyclopedia Dramatica
  2. Qui ne se limite pas – encore heureux – à un chat qui ne sait pas écrire
  3. Des passionnés ont cependant créé une adaptation jouable en anglais
  4. Citons aussi vite fait, toujours en littérature, le célèbre William S. Burroughs qui, avec sa technique du cut up, applique également ce principe d’unités de pensée que l’on peut recombiner à l’infini. Le langage étant vu comme un virus.
  5. Si, si, ca existe. Ca s’appelle Igorrr et c’est vachement bien.
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