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Second Life a-t-il une deuxième vie ?

Quentin Articles, Monde Virtuel 1 Comment

Second Life a le parfum d’une vieille utopie. Lancé en juin 2003, ce monde virtuel décati réunit aujourd’hui plus de 700 000 habitués, un chiffre bien inférieur à ce qu’auraient pu laisser penser les millions d’inscriptions enregistrées lors de l’hystérie médiatique de 2006. Le Tryangle enquête.

A cette époque, des marques comme American Apparel, Budweiser ou Toyota s’y était installé en grande pompe tandis qu’en 2007, ce fut le tour des partis politiques : UMP et PS. La mairie d’Issy-Les-Moulineaux s’offrit une réplique numérique où l’on pouvait assister au conseil municipal. Rêve bancale lancé par un entrepreneur pressé, les médias ne cessent d’annoncer la mort totale de ce monde virtuel aux allures, il faut bien le dire, viellotes. Et s’ils se trompaient ?

Comme les sites perso qu’on retrouve par erreur au détour d’une URL, Second Life a le goût doux-amer des révolutions passées, comme les peintures Staliniennes ou les photos des congés payés. Mieux : Second Life n’est pas abandonné, au contraire, il est plus vivant que jamais. En effet, ce monde virtuel, qui fêtera bientôt ses 10 ans, est devenu un endroit captivant pour l’underground du web. Une capitale du weird que le TRYANGLE arpente, pour vous, de long en large, en respirant le parfum désuet d’un monde virtuel en 3D, les ambiances de chats rooms so 2008 et la sueur digitale des cyberfuckers. Re-bienvenu dans Second Life.

Second Life, première période

Août 2006, un homme et un renard pénètre dans le magasin virtuel de la marque TELUS. Il vient d’ouvrir sur Second Life, le nouveau paradis de la frime pour les marques. Tandis que des cyber-vendeurs comme Sparkle Dale  négocient avec des clients la souscription de forfait pour de véritables téléphones, les deux avatars s’équipent de fusils et se mettent à tirer. Après une semaine d’activité sur Second Life, TELUS est victime, comme American Apparels quelques temps plus tôt, du groupe terroriste SLLA : le Front de Libération de Second Life. Voici leurs revendications trouvées ici, et traduites en français :

« SLLA reconnaît que Second Life est la prochaine étape dans l’évolution d’internet en tant qu’outil de recrutement pour les organisations racistes et réactionnaires. Nous nous unissons contre les fascistes d’extrêmes droite dans Second Life et dans la vie réelle. Nous continuerons notre campagne contre ces groupes pour en libérer Second Life et internet. Pouvoir aux avatars ! »

Tandis que les ancêtres des community managers doivent faire face à ces brigades anti-pub, Solidad Sugarbeet, la fondatrice du SLLA est interviewée par quelques rares médias. Elle nourrit plus l’enthousiasme des journalistes que la méfiance :

Vous souvenez-vous de vos premiers (et dernier) pas sur Second Life ? C’est à cette époque que des millions de personnes, y compris l’auteur de ces lignes, se sont décidées à télécharger le « viewer » pour y faire leurs premiers pas. C’est ce dont témoigne Jean-François Lucas, alias Gehan Kamachi sur Second Life, doctorant en Sociologie au Centre Interdisciplinaire d’Analyse des Processus Humains et Sociaux à Rennes :

« Je ne sais pas s’il y a eu une véritable mode de Second Life, plus un gros « buzz » autour de la campagne politique de 2007. On s’aperçoit que beaucoup de personnes ont créé un compte « pour voir », pour tester cet univers, mais la majorité ne s’est connectée qu’une fois ».

Yann Minh, artiste spécialiste de la cyberculture, raconte ses premiers pas sur Second Life, si atroces qu’il désinstalle le programme sur lequel il passera tant d’heures quelques mois plus tard : temps de chargement interminable, laideur généralisée, moteur de recherche peu efficace, mais surtout, précise-t-il, l’impression de devoir payer tous le temps pour des objets ou des accès. A l’époque, ça ne se fait pas, mais alors pas du tout. La compréhension du système de personnalisation de l’avatar est, à lui seul, très complexe et, résultat, la population de Second Life explose pendant quelque mois et se remplit de monstres relativement difformes ou d’avatar similaire ressemblant à s’y méprendre à Ken ou Barbie. Le Tryangle apprécia ce carnaval et regarda la majorité des gens partir en quelques minutes…

Ainsi, Second Life laissa-t-il la place à la population très diversifiée des afficionados éclairés qui persistent dans ce monde persistant.. Aujourd’hui, le Tryangle le constate, ils représentent la véritable population de Second Life. Des professionnels des mondes virtuels.

Second Life, en chiffre

C’est avec fierté que Linden Labs communique sur les 31 millions d’inscrits à Second Life, chiffre qui, cependant, ne veut rien dire. Sauf à souligner une contre-performance entre les 31 millions d’inscrits et ceux qui continuent d’utiliser SL. En effet, combien se sont inscrits et ne se sont connectés qu’une dizaine de minute le temps de constater que leur machine crachait ses poumons ?

Aujourd’hui, comme l’explique Yann Minh au Tryangle, dans la mesure où 80 000 utilisateurs sont connectés en même temps, une arithmétique de la grosse louche permet d’évaluer le nombre d’habitués de Second Life : nous pouvons estimer à 3 fois 80 000 utilisateurs par 24 heures (3x8heures), chiffre visiblement doublé par les instituts, ce qui donne à peu près entre 500 000 à 800 000 le nombre d’habitués de Second Life. Le plus important réside dans la comparaison de ce chiffre au 200 000 de la période de buzz médiatique dans les années 2007-2008.

Un paradoxe qui mérite d’être souligné : alors que de nombreux éditorialistes qui s’émerveillaient de Second Life en 2006, quand moins de 150 000 personnes l’utilisaient, ils le déclarent mort maintenant qu’il y en a 5 fois plus… Jean-François Lucas raconte:

Quand on observe les chiffres depuis cette période, on constate une baisse de l’activité, qu’il s’agisse des connexions simultanées quotidiennes des utilisateurs ou du temps total des connexions mensuelles au monde virtuel.
On sait aussi que la superficie du monde de Second Life réduit peu à peu. Or, puisque le modèle économique de SL repose principalement sur la vente de terrains (vierges ou bâtis), cela laisse supposer que la situation financière du groupe est délicate : ce qui se confirme par la suppression de postes en 2010.

Le Second Life policé où affluaient les marques est mort. Pour autant, encore aujourd’hui, Second Life connaît de très nombreuses mises à jour, par exemple un nouveau « Viewer » intégrant l’HTML dans le monde virtuel en 2010. Et, début 2012, il figure encore parmi les dix univers virtuels les plus pratiqués selon l’institut Nielsen. Et à ceux qui dédaignent le phénomène, on répondra que, selon KZero, cabinet spécialisé dans les métavers, le “nombre cumulé d’inscrits dans les mondes virtuels s’élève, au deuxième trimestre 2011, à 1,4 milliard. Il était d’un peu plus de 400 millions en 2009”.

Débarrassé de l’hystérie, Second Life reste ainsi plébiscité par des « résistants » étranges qui connaissent le fonctionnement du réseau sur le bout des doigts. Pourquoi ne rejoignent-t-ils pas la foule qui se presse sur d’autres univers ? Parce que Second Life a changé, et que ce sont ses utilisateurs qui l’ont changé. Notamment l’industrie du porno à partir de 2008…

Second Life, lieu d’expérimentation et de création

Sim : The Looking Glass

Second Life ne manque pas d’alternatives, mais sont-elles aussi libres ? Souvent, celles-ci ont une cible plus claire : enfants et ados (Habbo Hotel), tourné vers le jeu (Entropia Universe, les MMORPG) ou le sexe (Redlight Center). Mais c’est sans doute ce regard vers les concurrents qui permet de comprendre ce qui fait de Second Life un univers unique en son genre : il ne cible personne, ne donne ni règles, ni limites à ce que peuvent faire ses utilisateurs, c’est cela qui fait de Second Life un précurseur qui reste d’actualité, comme le fait remarquer Fred Cavazza dans son article sur l’héritage de Second Life.

Le Tryangle a posé la question à Jean-François Lucas : quel intérêt ce monde virtuel conserve-t-il selon toi ?

Ce qui n’a pas changé depuis le début, c’est la diversité des usages. On note néanmoins une certaine maturation, de par l’apprentissage du monde, les connaissances, l’expertise, etc.. À mon avis, Second Life reste intéressant, car il est au croisement de beaucoup de solutions actuelles. Ce n’est pas un jeu, même si on peut y jouer ou l’appréhender comme tel. De même, le fait que les utilisateurs produisent eux-mêmes le contenu et l’environnement 3D rappelle les pratiques liées au Web 2.0.

Selon lui, c’est cette liberté, prise pour de la vacuité par une majorité, qui fait tout le sel de « SL »:

Le nom même de ce monde virtuel est intéressant, car très évocateur. Second Life, ça veut dire « Deuxième vie ». Une fois les discours stériles évacués (autour des utilisateurs qui seraient dans cet univers, car malheureux dans la « vraie vie » → je ne donne qu’un exemple et je vulgarise), ce nom reflète toute la complexité et les facettes que peut avoir cet univers. L’absence de scénario explicite doit nous interpeler, car des gens font quand même des choses dans SL. Il faut donc s’intéresser aux pratiques, à la manière dont ils font ces choses. Plus que la finalité des actions, c’est vraiment la manière dont ils s’organisent et dont ils créent eux-mêmes les ressorts de leurs propres narrations qui est intéressante.

Zone de liberté créative à l’image d’univers plus récents comme Minecraft, Second Life permet l’expérimentation libre dans presque tous les domaines, y compris les plus adultes, les plus interdits, les plus avant-gardistes aussi, tant artistiquement que sexuellement. D’autant plus qu’avec le développement des OpenSim, des versions libres et Open Source de Second Life, non régentées par Linden Labs, chacun peut créer librement son monde virtuel sur l’OpenGrid.

Se promener dans Second Life, c’est être surpris à chaque coin de Sims (les lieux dans SL). c’est commencer par découvrir des projets architecturaux dantesques, comme la ville d’Insilico, ville cyberpunk à la Blade Runner, le carnaval MadPea, l’île de Svarga, l’île hippie de Commune Utopia ou encore le NooMuseum de Yann Minh avec ses paysages de rochers flottants, ses couloirs et son donjon où l’on entend, la nuit venue, le hurlement d’hommes et de femmes soumis à des maîtres(ses) sans coeur. Mais, le plus passionant, ce sont les communautés de gens qui, pour la plupart, restent anonymes : promeneurs, artistes, furries, vampires, bronies… Chacune de ces communautés a ses pratiques sexuelles, allant de plus évident (Lits interactifs, sauna, bisou…) aux plus extrêmes (Simulation d’orgie, esclavage, viol…). Le Tryangle les présentera à ses lecteurs dans de futurs articles.

Mais, pour vous en donner une belle idée, cher lecteur, un exemple : le cas Micha Cardenas. C’est un étudiant au département d’arts visuels et au programme de Gender Studies de l’USCD. Transexuelle, Micha n’avait pas encore de sexe déterminé lorsqu’elle a commencé son projet sur Second Life. Elle explique que, pour subir une opération de détermination du genre (un transexuel devient définitivement homme ou femme), la procédure psychologique consiste à vivre dans la « peau » du sexe choisi pendant un an avant de prendre la décision finale et subir l’opération. Pour Micha Cardenas, il s’agit tout simplement de vivre un an une simulation proche d’un monde virtuel où l’utilisateur du corps va s’entraîner à interpréter un genre sexuel :

Quant à lui, il choisit d’interpréter un dragon. De vivre dans sa peau. Cet être relativement asexué lui permet d’explorer sa transexualité. Avec les progrès de la chirurgie et de la réalité augmentée, à quand un monde où l’apparence physique sera, comme l’avatar de Second Life, une enveloppe modifiable à l’envie ? C’est ce qu’imagine l’écrivain Vernor Vinge dans Rainbows End (2007) où réalité et virtualité ne font plus qu’un. Impossible donc de savoir si un personnage ressemble ou non à son avatar, si cette personne est réelle, si elle mène plusieurs conversations ou si elle est vraiment un lapin parlant (possible…).

Second Life est donc bien vivant. Mais ce serait plutôt Facebook qui tiendrait la palme des mondes virtuels : un monde avec des pouces bleus qui envahit le réel, et rythme la vie d’un millard de personnes ?

Vous voulez être introduit dans le monde de Second Life ? Regardez la présentation suivante :


Mondes virtuels Part 2 par La_Scam

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Quentin

Rédacteur en chef et monarque désagréable du Tryangle, Quentin a un goût immodéré pour l'étrange : il collectionne les paranoïaques, fait des boutures de bizarre dans le jardin de sa propriété en Dordogne tout en affectionnant la compagnie des fous dans les Salons les moins connus de la Capitale.

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