« Mon prochain, c’est l’argent »

Karl Marx

On parle beaucoup d’économie durant les élections. Les chiffres sont moins équivoques, plus manipulables que les mots, c’est vrai. Mais cela tient surtout à la place importante de l’Argent dans nos sociétés. Quel candidat ne se récrierait pas, pourtant, devant cette remarque de Karl Marx, dans ses Manuscrits de 1844 :

« Mon prochain, c’est l’argent. […] Ce que je peux m’approprier grâce à l’argent, ce que je peux payer, autrement dit ce que l’argent peut acheter, je le suis moi-même, moi le possesseur de l’argent. Je suis laid, mais je puis m’acheter la femme la plus belle. Je ne suis pas laid, car l’effet de la laideur, sa force repoussante est annulée par l’argent. Personnellement je suis paralytique mais l’argent me procure vingt-quatre pattes ; je ne suis donc pas paralytique. Je suis méchant, malhonnête, dépourvu de scrupules, sans esprit, mais l’argent est vénéré, aussi le suis-je de même, moi, son possesseur.[…] C’est la divinité visible, la métamorphose de toutes les qualités humaines et naturelles en leur contraire, la confusion et la perversion universelles des choses. L’argent concilie les incompatibilités. C’est la prostituée universelle, l’entremetteuse générale des hommes et des peuples »

Cette dernière observation pourrait très bien servir à qualifier nos élections.

Toutefois, l’idée d’élire le dernier Gestionnaire présidentiel de la dette française ne semble guère réjouir nos compatriotes. On lira un peu partout dans la presse, que les administrés ont besoin de rêves, de couleurs qui claquent au vent, des grands idéaux digérables en slogans.

« Ne nous gâchez pas la fête ! », « Dix minutes de lyrisme tous les cinq ans, est-ce trop demander ? »se lamente, pittoresque, Elisabeth Lévy[i].

La contradiction nous pend au nez : y-aurait-il un conflit entre ces deux prostituées universelles, le suffrage et l’économie, le lyrisme et le réalisme ? Alors qu’Elisabeth Lévy s’exalte pour ses beaux étalons du six mai, l’économie lui remettra le nez dans le fatum dès le sept. L’économie, pour reprendre la formule d’Antonin Artaud, c’est un peu « Dieu-la-chienne » qui nous entame le cerveau par la croûte.

Pourtant on ne débat pas beaucoup de la science économique. Elle apparaît comme un prétexte de plus pour noyer le poisson d’éventuelles idées neuves dans le puits sans fond des marchés transatlantiques. Le Tryangle se posera donc la question ignorée des cons-bien-votant : que vaut l’économie ? On est, on ne le répétera jamais assez, en période de crise, c’est-à-dire étymologiquement de jugement.

Cette question est d’autant plus indispensable que les économistes, eux, s’interrogent sur le principe même d’élections. La pute à cent chiffres a une longueur d’avance sur celle à bonnet phrygien.

Ouvrons un manuel d’économie politique standard[ii] à l’entrée « élections ». Voici ce qu’on peut y lire :

« Le théorème d’Arrow établit qu’en présence d’au moins trois critères de choix, il n’existe qu’un seul mécanisme de vote où le classement relatif des deux critères ne dépend pas du classement des autres critères. Ce mécanisme est la dictature ».

En bref, faire de la politique (et de l’économie) seul, ça reste plus efficace.

Cette citation illustre bien ce qui fait la puissance de notre économique destin, de nos institutions, et du discours qui les justifient.

La force de l’économie, c’est l’économie : économie d’idées, pas de mots. Comme disait Alfred Knopf, éditeur américain qui brassait du fric sans s’embarrasser de théories, est économiste celui qui expose l’évidence en termes incompréhensibles.

L’économie c’est la tautologie qui vous prend par derrière, en vous expliquant bien comment elle compte s’y prendre.

On s’explique donc le désagrément de voter en pareilles circonstances. On glisse la voix dans l’urne pour graisser des vidanges, en accouchant d’un terne Gérant de la République qui permettra à l’argent de continuer à circuler.

L’économie, avec la force des évidences et l’entêtement des imbéciles, apparaît comme un moyen idoine pour cimenter la Nation et corseter l’individu, à peu de frais. « La France étant trop dépensière, peu compétitive », à chacun de faire son mea culpa et de se retrousser les manches. « Que tout cela soit bien clair, on ne peut pas faire ce qu’on veut, il faut bien tenir compte de la mondialisation, de la contrainte extérieure ».

Pourtant ces arguments ne sont pas bien neufs : déjà sous Colbert, les mercantilistes s’inquiétaient de la porosité de nos frontières, et empêchaient l’or de se faire la malle par tous les ports de France. L’économie nous dévisage avec l’air innocent et bénin de Staline décorant Stakhanov. On oublie qu’elle recèle une vraie morale, une norme sociale impérative dont seul un peuple imbécile pourrait refuser les oukazes. Elle fonde le vote utile car elle est l’Utilité faite Science.

A l’inverse, on reproche souvent à l’économie d’être amorale, instrumentale, d’être l’équerre sans le Grand Architecte. On lui reproche son manque de valeur ; on lui oppose plaisamment « l’humain ».

Qu’en est-il ? Un début de réponse en une question :

Combien coûte une vie humaine ?

Au premier abord on devra concéder que les marchés sont aveugles et que l’argent n’a pas d’odeur. Comme nombre de candidats l’ont répété, le capitalisme inhumain est une machine à broyer l’entrepreneur gaulois. De prime abord, les faits semblent leur donner raison.

Prenons l’exemple de la vie humaine : combien coûte-t-elle pour les économistes ? Ou dans leur jargon, comment calculer le consentement à payer pour une réduction du risque de mortalité ?

Une des méthodes les plus usitées consiste à considérer que le coût d’un décès est égal à la perte de production qui en résulte. Ce que je produirai demain, c’est ce que je vaux.  

« Je veau donc je suis »

Les économistes, êtres doués de morale, considèrent que les inactifs (les quelques millions de chômeurs, de vieux et de femmes au foyer) ne peuvent avoir une valeur nulle ; ceux-ci se voient doter pour les  besoins de la démonstration d’une productivité de smicard.

La valeur d’une vie humaine française (sic) est ainsi en moyenne d’1,2 millions de Francs, soit à la louche 200 000 euros.

Comme le reconnaissent certains économistes, « l’approche économique consistant à donner une valeur à la vie humaine a choqué les mondes médical et politique qui continuent de l’ignorer », mais « pourtant les conclusions des économistes rejoignent les principes philosophiques et moraux », car « cette valeur devrait être égale pour tous »[iii].

On le voit, la Moyenne est l’équivalent économique de la Morale, qui se réduit selon les auteurs cités à l’égalité des termes.

A la limite, c’est vrai, l’économie se fout des valeurs. C’est même l’argument choc de la très-libérale Ecole autrichienne, celle de Friedrich Von Hayek. L’économie est la Raison purgée de toute éthique, donc de toute critique. Dumoins en première analyse.

Et Tu créas l’homme à Ton image… ou comment 3 = 1 ?

Pas d’équivoque donc : l’économie décrit des lois, qui partagent avec celles de la Nature  leur caractère cyclique et saisonnier : il y a des embellies, des accalmies, des cours boursiers qui chutent quand c’est la saison, et de la croissance en prime, le tout baignant dans un océan de littérature grise.

Aucune tergiversation donc, rappellent les « experts » de la télé auxquels il ne manque qu’un képi en sus de leur costard uniformément bleu : il y a la Loi (de l’offre et de la demande, bien entendu) d’un côté, qui ne peut qu’être ;  l’homme de l’autre, qui doit se contenter d’exister.

Il est fréquent d’opposer systématiquement à la Loi (de l’offre et de la demande, encore), d’essence immatérielle donc supérieure, les « règles » d’ici-bas qui l’entravent, et qu’il convient sinon de supprimer, dumoins de modifier sans cesse. La Loi commande de déréguler.

Comme le rappelait si justement Margaret Thatcher, il n’y a pas de Société, juste des individus.

L’individu face à la Loi : malgré les protestations d’amoralité des vénérables scientifiques du FMI, de l’OCDE et d’annexes Sanhédrins, il y a comme des réminiscences d’Ancien Testament dans la conception dominante de l’économie. On ausculte l’émergence et la chute des Empires (industriels), on la consigne sur de grands rouleaux, on en dégage par « consensus », car ainsi gouverne-t-on en Economie, de pieux préceptes pour se conformer à l’Histoire, qui perpétuellement recommencera, au flux et reflux des capitaux, au gré des cycles.

De la description à la prescription, il n’y a qu’un pas vite franchi. Livrons-nous donc à une petite exégèse de la morale sous-jacente à l’économie contemporaine.

L’Economie a ses Raisons… 

Prenons un cas, au premier abord tout ce qu’il y a de technique et de neutre, celui des anticipations rationnelles. Ce principe postule que les agents économiques –les ménages et les entreprises- forment des prévisions qui sont essentiellement les mêmes que celle de la théorie économique pertinente. En bref, chacun prévoit la marche de l’économie conformément à un modèle explicatif que les économistes cherchent encore, pourtant.

Ça a l’air absurde ou ça n’a l’air de rien, mais cette petite théorie dégagée par la Nouvelle économie classique (les « Boys » reaganomaniaques de Chicago) fonde une bonne part de nos politiques économiques : par exemple, c’est le fondement théorique de l’indépendance de la Banque centrale européenne, dont on a pas mal parlé ces derniers temps.

Quels peuvent donc être les arguments ultra-techniques qui fondent cette assertion aussi décalée qu’importante ? Qu’y-a-t-il derrière cette Loi de la Raison toute-puissante ? En vérité je vous le dis, c’est de la théologie.

Laissons la parole aux inventeurs de la notion, en particulier un certain Phelps, qui déclarait en 1987 : « si vous n’admettez pas que les acteurs dans votre modèle aient des anticipations rationnelles, vous supposez nécessairement qu’ils commettent des erreurs systématiques dans leurs prévisions, ce que vous, le modélisateur, ne faites pas. Il y a là une asymétrie indéfendable, un véritable péché d’orgueil : il est toujours plus sage de ne pas se présumer plus intelligent qu’eux ».

On le voit, le Modélisateur nous suppose une Intellection comparable à la Sienne. Il est navrant que Phelps ne soit pas le dernier Nom de Dieu. La justification ultime de cette théorie qui a tant d’implications pratiques sur nos vies réelles, faisant tourner une administration, la Banque centrale européenne, qui, outre le pouvoir de battre monnaie, emploie plusieurs dizaines de milliers d’individus n’est autre que le péché d’orgueil (dans lequel sombre paradoxalement le Grand Modélisateur, en Sa Sagesse).

Cette digression théologique dans une science aussi sérieuse que laïque n’est pas une coïncidence.

On en trouve une confirmation avec l’économiste Walliser [1982], qui liste trois conditions, ni plus ni moins, pour que soit vérifiée l’hypothèse d’anticipations rationnelles :

1/L’agent a correctement spécifié le modèle : condition d’omniscience ;

2/L’agent connaît l’historique de toute les variables économiques utiles : condition de transparence ;

3/L’agent estime sans biais la variable à prévoir : condition d’optimalité.

Un agent omniscient, qui prévoit correctement l’avenir, et connaît tout du passé, est pour ainsi dire hors du temps, éternel et infaillible. Créé à l’image du Modélisateur, il en a les trois attributs. L’économie nous confirme donc bien le dogme de la Trinité, et la création de l’Homme à l’image de son Seigneur.

Théologie économique 

Cette surcharge théologique ne doit pas nous étonner. Après tout, les théologiens ne furent-ils pas parmi les premiers économistes ?

Calvin ainsi  préconisait que l’intérêt du prêt n’excède pas, pour être juste, les profits rapportés par l’utilisation dudit prêt. En termes économiques, et en traduction théologique moderne, cela signifie que le taux d’intérêt doit être égal à la productivité marginale de l’emprunt.

L’économie emprunte les mêmes concepts, les mêmes images, que les plus sévères des théoriciens de la religion. Ainsi l’écrivain très-pieux Ernest Hello[iv], décrit-il le péché d’Avarice :

« [l’Avare] considère tous les êtres, vivants ou morts, comme des moyens qui convergent vers un centre ; et ce centre est l’argent immobile, froid, inutile. Cet argent est pour lui le centre de l’univers, et ce cœur n’a pas de battement[v] ».

Ce qui caractérise l’avare, ce qui constitue son vice, c’est donc la Rétention. Or on retrouve la même idée chez les économistes actuels, la même métaphore. La crise de 2008 est une crise de liquidité, les banques refusant de se prêter entre elles. L’idée de circulation, l’idée d’un argent-sang irriguant la société dans tous ses membres, permettant la croissance du vaste système productif, est donc essentiellement le produit d’une vieille idée chrétienne.

Derrière cette peur de la rétention, de ce qui ne circule pas, derrière les injections de liquidité, ces prêts de milliers de milliards d’euros opérés par les Banques centrales des pays développés à l’attention des banques commerciales paralysées par la crainte de la perte, de la faillite, du jugement (crisis), on devine la peur du figé, de la mort. La Main invisible d’Adam Smith est cette Main qui donne mais aussi qui reprend – la vie, le sang, l’argent.

En comme, derrière la fascination pour l’économie, le dernier des credo, il y a un problème religieux qui n’a cessé d’obséder l’homme plus ou moins moderne, celui  du Temps.

Le Temps c’est de l’Argent…

Derrière cette proposition de bon sens, qu’on attribue aux bons bourgeois du 19ème siècle, arborant sur leur ventre rebondi chaîne en or de montre à gousset, se cache un profond mystère. Pour les économistes, c’est simple, le temps a un prix, qui est la rétribution de l’emprunt : le taux d’intérêt.

La prohibition du prêt à intérêt est pourtant ancienne, et cela doit nous mettre la puce à l’oreille. Pour Saint Thomas d’Aquin, elle découle du syllogisme selon lequel :

1/ Le Temps n’appartient qu’à Dieu ;

2/ L’homme ne peut disposer de Dieu ;

3/ Il ne peut donc fixer un prix au Temps.

 

Le temps divin n’a donc pas de prix, car il ne compte pas au nombre des choses qu’on possède. L’homme ne connait pas, pour Saint-Thomas, la valeur du temps.

Léon Bloy d’ailleurs, analysant le lieu commun suivant : « Je ne connais que l’Argent »[vi], conclut par une parole imaginée du Christ qui ferait les pieds à maints économistes ayant consacré leur vie à étudier le divin métal :

« C’est moi qui suis l’Argent, te dira-t-il un jour, et je ne te connais pas ».

Et ses voies sont impénétrables…

De plus en plus, on le sent, l’Argent devient autonome, obéissant à ses voies propres plutôt qu’aux lois dégagées par les économistes pour le comprendre. Il nous ballotte de crise en croissance à son rythme propre, qu’on confond avec celui de la finance, qui n’est qu’un de ses instruments.

Au fond, l’importance que l’économie prend dans la vie du plus humble tient à la volonté de saisir le changement de rapport au temps que nos sociétés connaissent.

Pour reprendre la terminologie du sociologue Michel Maffesoli[vii], nous sommes passés d’une économie du Salut, où un progrès semblait possible, par le fait de la volonté humaine ou de la grâce divine, au fatum, le destin aveugle ou la fortune des Anciens. La maîtrise de l’homme sur son destin s’estompe, face aux lois immuables que tentent de formaliser l’économie mathématique.

L’Argent, c’est le retour du temps ancien, avec ses oracles, les économistes, ses caprices divins et son indifférence à la morale des hommes. Nous avons troqué le Salut contre la Fortune.

L’économie, c’est peut-être tout ce qui restera du génie de notre époque. L’économie est notre icône, icône qui pour le penseur orthodoxe Olivier Clément[viii], représente les saints que nous vénérons, mais aussi leur image après la mort, la forme épurée qu’ils prendront dans l’au-delà. Notre icône reflète l’appréhension dérisoire et inquiétante que nous nous faisons de la Loi et du Temps.

En ce sens, on ne saurait se plaindre de la place prise par l’économie dans nos vies, par le fait que la prostituée universelle ait ouvert le bal des élections.

On ne peut plus dire effectivement en politique, comme quelques décennies plus tôt, que l’intendance suivra. L’économie nous reflète, nous sommes à son image : individualistes, obsédés par le Temps, prisonniers d’idées religieuses oubliés.

La théorie économique de l’électeur médian (D. Black en 1948) nous enseigne que le seul candidat qui peut l’emporter lors d’élections est le plus au centre possible. Celui qui se rapproche le plus d’un électeur médian anonyme, le plus insipide et consensuel qui soit.

En définitive, nous dit l’économie, nous accoucherons d’un candidat qui ne sera que le travestissement de nous-mêmes, produit de notre ventre mou et de notre désintérêt.

Nous continuerons à nous enfoncer dans la voie des chiffres avec l’élan de la Majorité.

Votons, citoyens, embrassons-nous sur les deux joues. On partagera les vingt deniers.


[ii] Politique économique, De Boeck

[iii] Philippe Botems, Gilles Rotillon, L’économie de l’environnement

[v] L’Homme, la vie, la science, l’art

[vi] L’Exégèse des Lieux Communs

Plus d'articles