Le Tryangle s’intéresse à ses ancêtres préhistoriques et à leur représentation dans le cinéma. Dernièrement, nos paléo-cinéphiles ont remarqué un phénomène troublant : si l’homme préhistorique est toujours mal coiffé, ébouriffé, on peut aisément répartir ses styles en deux catégories : les dreadlocks et la frange. Première hypothèse : l’homme préhistorique au cinéma ne néglige pas sa coiffe, malgré les apparences. Seconde hypothèse : celle-ci a un sens précis.

Souvenons-nous déjà de RRRrrr, film anecdotique dans le panthéon des aventures préhistoriques, certes, mais qui avait choisi la crinière comme sujet central. La guerre du feu est remplacée par une guerre de clans qui distingue l’homo « crassibus » de l’homo  Loréalus ». Le Tryangle entraperçoit dès lors la fascination de l’homme moderne pour son ancêtre, qu’il imagine sale, répugnant, le plaçant au cœur de ses réflexions hygiénistes. Il nous est apparu qu’une analyse anthropo-capillaire permettrait de dégager les grands thèmes évoqués dans les films d’aventures préhistoriques. Que nous disent les dreadlocks ? Pourquoi faire porter une frange ?

Le Tryangle a donc minutieusement sélectionné pour vous un florilège de cinq histoires de la préhistoire, cinq films (un drame, un nanar, un blockbuster, un film de genre et un film culte) cinq coiffes révélatrices de tendances philosophiques, morales et politiques aussi actuelles que préhistoriques.

Origines et évolution des dreadlocks et de la frange.

Les dreadlocks, de la nature à la culture.


Les dreadlocks se forment naturellement lorsqu’on ne se démêle pas les cheveux. Aussi, l’on peut tracer l’origine de la dreadlock avec l’apparition du cheveu. Mais au-delà d’une coiffure naturelle (les poils fins des cochons d’inde sont aussi des foyers à dreadlocks), la dreadlock est portée comme signe religieux, popularisée notamment par le mouvement rasta importé de Jamaïque. Nonobstant la violence verbale souvent reprochée à la New School Jamaïcaine, le rasta blanc reste branché « roots ». C’est-à-dire qu’il prône un retour aux racines, à une spiritualité en marge d’un matérialisme décadent. Élevé en milieu urbain, il semble avoir adapté sa vision du monde à l’idéologie dominante d’un écosystème cosmopolite, en défendant par exemple, le multiculturalisme.

Les prélèvements relevés sur les cheveux des cobayes montrent que le gène de la culpabilité chrétienne domine la partie du cortex frontal, ce que certains chercheurs corrèlent à un anti-impérialisme militant. Gène chrétienne qui expliquerait les affinités avec l’orthodoxie éthiopienne, que Bob Marley a rendue célèbre. Pourtant, le rastafarisme jamaïcain est considéré comme une hérésie par l’église orthodoxe éthiopienne, notamment à cause de la consommation de stupéfiants. Cette consommation est également pratiquée chez les rastas blancs, mais de manière plus récréative que spirituelle. Les dreadlocks en Europe sont populaires parmi les mouvements activistes écologistes et alter mondialistes, portées en symbole de la lutte contre Babylone.

La frange, du darwinisme au nihilisme.

La frange est apparue plus tardivement que la dreadlock, car entre temps, il a fallut inventer l’outil. Il semble donc que ce soit l’homo habilis qui soit à l’origine de cette coiffure pratique : l’homo erectus s’est dressé pour voir plus loin, mais il avait les cheveux dans la gueule. L’homo habilis, a pu arracher cette partie frontale aveuglante à l’aide d’outils tranchants. Dès lors, sa vision s’est accrue et cette perception lui a permis de mieux chasser, de mieux manger, de développer son cerveau grâce aux protéines animales, bref, d’évoluer.

Généralement portée par les femmes, la frange s’est coiffée à la garçonne à partir de 1929. Les cheveux courts et la frange sont alors le symbole d’une revendication pour l’égalité des sexes, dans la représentation du genre féminin qui préfigure la femme contemporaine.

Dans les années 80, la frange devient populaire grâce au mouvement punk, aux coiffures déstructurées portées comme le symbole d’un désenchantement violent correspondant à l’échec du mouvement beatnik (où l’on portait les cheveux longs). Aujourd’hui, la frange est moins le symbole d’une revendication sociétale qu’une mode cyclique. Réapparue avec les mouvements gothiques et post-punk, elle se porte de façon rétro avec le retour de la musique hellbilly et rockabilly. Aujourd’hui, la frange évoque l’allure dandy des batcaves britanniques, le nihilisme décadent du mouvement punk et un certain attachement à l’anarchisme post-moderne.

Les dreadlocks : Ao et 10 000

L’eugénisme du cas Ao



Après avoir arpenté la Terre pendant plus de 300 000 ans, l’homme de Neandertal s’éteint à tout jamais. A-t-il côtoyé les hommes de Cro-magnon ? De leur union est-il née une race hybride ? La réponse avec Ao, le dernier Neandertal, premier film de fiction de Jacques Malaterre. Dans le cas présent, les cheveux noueux des acteurs tombant en petits boudins de masse compacte sur les épaules évoquent des dreadlocks naturelles, mais faut-il en conclure que  l’homme préhistorique ne se coiffait pas ? Le problème est infiniment plus complexe. Le Tryangle l’affirme  : Ao est l’ancêtre du rasta. Grand défenseur de la diversité et du métissage, il choisit une compagne de minorité visible et suit un plan génétique exogame afin de créer une race nouvelle : le « néandermagnon». En effet, les deux races hominidés se sont côtoyées pendant 10.000 ans, jusqu’à ce que l’homme de Neandertal s’éteigne mystérieusement.

Ao est un conte « Relativement épique et qui se veut vecteur de morales actuelles », selon le site « Filmosphère », « telles que l’acceptation de la différence et les notions d’identité ». Si la majorité des paléontologues considèrent la possibilité du métissage issu de l’accouplement d’un néandertalien et d’un Cro-magnon comme une hérésie, le cinéma aime à porter à l’écran l’utopie d’une société multiculturelle reposant sur un modèle biologique, que la science moderne s’empresse de désigner comme scientifiquement meilleur. Il est à noter que le rasta blanc semble défendre aujourd’hui cette idéologie raciale du métissage, qui serait le produit de la tolérance entre les peuples. Grimé en rasta blanc, Ao nous livre sans détour cette nouvelle doctrine.

Alors peut-on en conclure que cet eugénisme occidental, qui prônait l’inverse avant la fin de la deuxième GM, est le nouvel idéal biologique de l’être supérieur ?

10 000 ou l’éveil de l’anti-Babylonisme

Roland Emmerich, le faiseur de Godzilla et de The day after tomorrow a dépensé 70 millions de dollars pour 10.000, un blockbuster préhistorique qui, hélas, ne casse pas des silex. Où l’on apprend qu’avant de se servir des hébreux, les Égyptiens utilisaient des mammouths pour construire leurs pyramides. Bon. Et où l’on tente de nous expliquer que les hommes en harmonie avec la nature seront toujours plus fréquentables que ceux qui se mettent dans la tête de construire une civilisation.

Inutile d’acheter une méthode Assimil des dialectes de la fin du magdalénien, dans le film, tout le monde speaks globish… Voici quand même le pitch : Le jeune chasseur de mammouth laineux D’leh et son hippie de copine Evolet s’échangent des sourires qui laissent à penser que le dentifrice au fluor avait déjà été inventé, lorsque, soudain, cette dernière est enlevée par des méchants pas beaux cultivés qui ne parlent pas globish. D’leh rassemble une armée de copains issus de pleins de diversités et part sauver sa dulcinée dans de lointaines contrées. Au terme d’un long périple, D’leh et les siens découvrent une étrange tribu sédentaire donnant dans le gigantisme architectural. L’empire égyptien a inventé la pyramide, le sacrifice humain et l’esclavage. Bouh, qu’il est méchant !

Mais grâce à l’amour, l’ignorance, l’inculture, la sauvagerie, le naturisme, au partage et à la cohésion, les hordes de hippies gagneront la bataille contre les hommes civilisés, pourris jusqu’à l’os… Alors, devinez comment elles sont coiffées ? Je vous le donne dans le mille : dreadlocks. Les premières dreadlocks recensées datent pourtant de l’Egypte antique, portées par les membres de la famille royale. Mais dans le film, les locks sont annexées aux tribus nomades. Le Tryangle en conclue que la dreadlock est l’allégorie moderne de cette lutte rasta contre Babylone.

Réflexion alter mondialiste typique du rasta blanc, 10 000 nous interroge : le communautarisme remplacera-t-il la civilisation ?

La frange : Le clan de la caverne de l’ours et The Woman

Le clan de la caverne de l’ours ou l’échec de la mixité

Inspiré du premier tome de la saga des Enfants de la terre de Jean M. Auel, Le clan de la caverne de l’ours, adapté au grand écran par Michael Chapman, est l’histoire d’une petite fille homo sapiens élevée par une tribu d’hommes de Neandertal. La frange décomplexée portée par la jeune héroïne, Ayla, rend hommage à une saga déjantée et rock n’roll de bout en bout.

En 9 tomes, Ayla fabrique un sang-mêlé, fait ses études de femme médecine, invente l’équitation, le dressage de tigre aux dents de sabre, adopte un loup, plaque un peintre rupestre pour un Brad Pitt périgourdin, invente la pilule, le féminisme et le jacuzzi et se défonce au datura.

Être superwoman a ses inconvénients : le clan de l’ours, qui l’a adoptée malgré de fortes réticences, est bientôt dépassé par l’intelligence et l’autonomie de cette femelle homo sapiens: Ayla bouscule les traditions. Frondeuse au sens propre comme au figuré, elle vole un lance-pierre aux hommes du clan et apprend à s’en servir en autodidacte, bravant ainsi l’interdiction faite aux femmes de toucher une arme. Le clan invoque l’hérésie de celui qu’il nomme « l’Autre ». Terme, on ne peut en douter, qui a du sens : le rejet du sujet en tant qu’il n’est pas objet, ce qui signifie que l’on ne peut se l’approprier, encore moins le saisir et par conséquent le comprendre. Ayla en est la victime consciente et se demande pourquoi rester dans une communauté qui ne l’accepte pas.

Au cours d’une transe, elle a une vision : son animal totem, le tigre aux dents de sabre, marche aux côtés de l’ours des cavernes. Puis, leurs chemins se séparent. Le tigre dévie et continue son chemin, seul. L’ours, c’est le clan. La solitude est le thème fort du film et celle-ci est bien plus mal vécue lorsqu’elle se ressent parmi la compagnie des autres. Un malaise insurmontable qui va révolter Ayla au point de se résoudre à partir seule. C’est le début d’un long périple en solitaire. Ayla doit apprendre à affronter sa peur de la solitude pour devenir ce qu’elle est. L’intégration ? un échec. La reproduction entre les deux espèces ? elle est issue de viols brutaux et a produit une sorte d’abomination rachitique. Qui eut pensé que ce nanar puisse traduire une vision aussi sombre des rapports intercommunautaires? Ironie du sort, le minois canon d’Ayla ne plait pas aux hommes du clan, qui la trouvent hideuse. Une scène montre la défaite de son narcisse: habituée aux visages simiesques du clan de l’ours, elle frappe rageusement son reflet de poupée Barbie, que l’eau fait onduler. Mélancolie, courage, bravoure, solitude, sacrifice, poursuite d’un idéal… Ayla souffre du mal d’un siècle qui n’est pas le sien : elle est profondément romantique, le genre d’héroïne particulièrement apprécié par le mouvement new wave issu de la scène punk et glam rock, ces fameux porteurs de frange…

Pas étonnant quand on sait que le film est sorti en 1986. Quoi qu’il en soit, Le clan de la caverne de l’ours n’est pas une aventure épique, mais une histoire initiatique, une quête personnelle : faut-il guérir de ses dépendances affectives pour s’accomplir soi-même ?

The Woman, de la sauvagerie brutale à la barbarie perverse

Troisième long-métrage de Lucky McKee (May, The woods), The Woman nous plonge au cœur du Maine, dans une forêt où subsiste une femme sauvage, jusqu’à ce que celle-ci soit enlevée par le patriarche d’une famille américaine moyenne qui va tenter de la civiliser…

Attention, nous sommes bien loin d’une lutte fadasse entre le bon sauvage et le méchant homme moderne : The Woman est un film sans pitié, qui nous consume à petit feu jusqu’aux limites de l’insoutenable. Si le script reste classique, (un étranger débarque et fout le dawa dans un foyer), les subtilités du scénario ne manquent pas de surprendre et de terrifier le spectateur. Les personnages, énigmatiques, sont incarnés par des acteurs impeccables et les pistes de réflexion sont multiples. Violent, décalé, The Woman nous trimballe d’une sauvagerie à l’état brut à une barbarie franchement perverse, sur une mise en scène pleine d’humour noir, gore à souhait, sublimée par une bande-son rock détonante. La frange arborée par la femme sauvage est courte, dure comme une frange de rockeuse survoltée… Enchaînée dans une cave et soumise à la tyrannie des hommes, la femme rumine une revanche sanglante qui, par la suite, renversera l’ordre établi… Rebelle jusqu’au bout de la frange ? non, sauvage… un film qui vous donne des envies de headbang. Lucky McKee, c’est un peu le Tarentino de l’épouvante : ses égéries sont des femmes. Ses muses, des héroïnes fragiles et nerveuses portées jusqu’aux confins de la folie par une rancoeur apocalyptique : de véritables femmes fatales. Complexe, troublante voire effrayante, la femme à frange, The Woman, n’est pas conditionnée. Elle fascine par sa sensualité animale, son charmé félin et son insoumission violente.

Mais… Tenter d’apprivoiser une femme sauvage conduit-il systématiquement au renversement des rapports de force ?

Conclusion : La guerre du feu n’aura pas lieu.

L’équipe paléo cinéphile du Tryangle se trouva fort dépourvue quand Ika, la belle homo sapiens adorée par le Neandertal Naoh, fit son apparition. Quelle est cette étrange coiffure composée de locks consolidées par la boue et d’une frange nouée au milieu du front ? Et comment classer le film de Jean Jacques Annaud, qui nous livre de multiples pistes de réflexions quant à ce qu’est l’humaine essence? L’anthropologie capillaire nous permet de mieux analyser ces pistes :

Les dreadlocks d’Ika : Paix et amour

S’il nous est apparu que les dreadlocks se font volontiers l’étendard d’une idéologie, La guerre du feu va plus loin : son message est philosophique. Même si Ika épouse un Neandertal, même si la probabilité d’une reproduction entre ces deux hominidés semble peu probable à la science, la symbolique de cette union va bien au-delà d’un message humaniste à caractère multiculturel. C’est une véritable histoire d’amour, c’est-à-dire qu’elle ne délivre aucun autre témoignage que celui de l’amour. C’est l’histoire d’un homme fasciné par l’inconnue, le féminin absolu. Grimée, magnifiée par les peintures corporelles, le corps nu et svelte d’Ika soulève les passions et les rivalités. Pourtant, la tribu d’Ika, radicalement exogame, met à la disposition de Naoh une dizaine de ses femmes, afin qu’il les féconde. Mais Naoh et Ika sont exclusifs. Leur monogamie les hisse au rang des Roméo et Juliette de la préhistoire.

La guerre du feu est aussi une guerre du feu intérieur : la découverte des passions de l’âme. À ce titre, la scène où Ika et Naoh font l’amour en missionnaire est un grand pas pour l’humanité, car la position permet aux partenaires de se regarder. La dernière scène nous montre un moment de paix partagé entre les deux tourtereaux, bercés par la lune, dans l’attente d’un petit être nouveau, d’un avenir prometteur. Espoir illustré par la quiétude, le monde n’étant plus un terrain hostile infesté d’ennemis et de prédateurs. Peace & love, man.

La frange d’Ika : la marginalité au service du progrès

Les punkettes sexy aiment l’expression « belle et rebelle », ce qui est le cas d’Ika. Dotée d’un caractère indépendant, elle abandonne la tribu afin de suivre son compagnon. Naoh n’est pas le seul à bénéficier de sa présence. C’est l’ensemble du clan de Naoh qui profitera de ses connaissances : une pierre tombe sur la tête de Gaw et Ika rit à gorge déployée.

Au départ, les trois hommes sont impressionnés, voire effrayés et les gloussements d’Ika se meurent bientôt dans un silence gêné. Mais les voici vite en train de reproduire ce même élan de joie en copiant la farce. Voici venir l’homme qui rit. La quête du feu est transcendée par celle de l’homme, car il s’agit bien d’une aventure philosophique, si l’on se réfère au De partibus animalum d’Aristote, dans lequel l’auteur note que les êtres humains sont les seules créatures qui rient : homo risus. Quel est le bénéfice du rire ? La cohésion. L’une des scènes finales montre les trois hommes, de retour de leur mission, en train de conter leur voyage à grand renfort de gestes burlesques et de rires. Le clan rit en cœur. Q’il est agréable d’être parmi les siens autour du foyer ! On en oublie le froid et la peur, on est plus prompt aux rêveries, on fait fonctionner son imagination, bref, on devient plus intelligent.

Une coiffure à trois dimensions : Après l’amour, le rire, la transmission de connaissance

La conservation du feu n’a plus vraiment lieu d’être, les hommes ont ramené Ika et c’est un bien plus précieux : lorsque Naoh a vu, lors de son séjour dans la tribu d’Ika, les hommes frotter des bâtons pour allumer le feu, il tente de reproduire ce geste complexe, mais il n’y parvient pas. Ika prend sa place et la première étincelle est aussi vive entre ses mains que dans les yeux du clan. « I’m on fire », pour citer Charles Manson, célèbre compromis entre le rasta et le rocker. La quête du feu est donc triple, comme les dreadlocks et la frange d’Ika qui ensemble forment un tout.

Équation juste et pourtant tirée par les cheveux, que le Tryangle vous soumet, comme à son habitude, sous forme de question: Amour, rire et connaissance, sont-ce la trinité de l’homme bon ?

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