De son mari à marinière à ses lunettes à bord noir, on croyait presque tout savoir d’Audrey Pulvar. Pourtant, elle  demeure un insoluble mystère : ses fulgurances morales, ses revirements capillaire et ses interminables éditoriaux font l’objet d’interprétations diverses, de débats et de collogues.

La France frémit, bouillonne, s’interroge : quel est le secret du Pulvarisme ? Le Tryangle vous propose son interprétation de la mission sur terre de cette prêtresse du Bon Goût, gardienne de la Morale et détentrice du Pouvoir. Et, pour cela, un détour par l’Antiquité s’impose.

Illustrations :  Les pulvares représentées au XIXème-XXème siècle par un illustrateur anonyme, sous la double influence d’Aubrey Beardsley et Busby Berkeley (illustration par Audrey Beardsley, montage et colorisation par Jérôme Stavroguine)

Les prêtresses du pulvarisme

Illustration 1. La pulvare est représentée avec ses lorgnons et sa traditionnelle rose entre les dents. Elle porte une toge rayée de couleur bleudeprus, fort rare. La toge est ici idéalisée selon le style Art Nouveau.

Une pulvare (en latin virgo pulvaris) est une prêtresse de la Rome antique dédiée à Pulva, divinité italique dont le culte est probablement originaire d’Halicarnasse et qui fut ensuite assimilée à la déesse grecque (méconnue) Polonia. Le nombre des pulvares en exercice a varié de quatre à six. Choisies entre six et dix ans, elles accomplissaient un sacerdoce de trente ans durant lequel elles veillaient sur le Forum romain, qu’elles « animaient ». Durant leur sacerdoce, elles étaient vouées à l’écriture de libelles et de brûlots, gravées dans le roc, qu’elles faisaient lire chaque semaine par des crieurs de rue (appelés des rocuptibles). Elles avaient souvent mauvais caractère, feignaient d’avoir des difficultés à travers les portes, et étaient connues pour avoir une haute opinion d’elles-mêmes. Le pulvarisme est considéré comme une la secte la moins importante mais la plus pittoresque de la Rome antique.

Les historiens antiques attribuent la création des pulvares à Pomponius Flatus [1]. Selon Plutarque, elles sont initialement au nombre de deux, puis passent à quatre et Servius porte leur nombre à cinq. Selon Denys d’Halicarnasse, elles sont d’abord quatre, puis Tarquin l’Ancien ajoute une vierge sacrée supplémentaire, « forte en gueule et à la vue mauvaise » [2]. Il est difficile de savoir quel crédit accorder à ces mentions, mais une augmentation progressive du nombre de Pulvares reflète la tendance plus générale à l’extension de la secte pulvare pendant la Rome républicaine. En tout état de cause, les Pulvares sont au nombre de cinq à l’époque historique.

Aulu-Gelle, citant Antistitius Labeo, auteur d’un traité de droit pontifical et Ateius Capito [3], tous deux juristes de l’époque d’Auguste, évoquent dans un style très moderne : « une bande d’amazones toutes aussi libres dans leur pensée que dans leurs paroles : Ferrarys, Élisabébos, Audrépulvar, Hapsatousis et Roselys, cinq forts tempéraments choisis par les dieux, provenant d’horizons différents, dont les aspérités réunies font des étincelles. (…)Dans le temple pulvare, où elles sont réunies chaque semaine devant une assemblée d’hommes mûrs, elles réagissent à voix haute à la vie de la Cité dans toutes ses dimensions. Politique, société, médecine, économie, chant et poésie… Elles oublient les subtilités de la religion pulvare pour laisser parler, tout simplement, la citoyenne qui sommeille en chacune d’elles. Avec une règle d’or : toujours laisser affleurer l’humour. » Aulu-Gelle précise que les Pulvares ainsi réunies en forum étaient souvent l’objet de risées – quoique fort respectées, notamment en raison des émoluments importants qu’elles percevaient pour leur prêtrise.

Statut juridique et religieux de la Pulvare

Illustration 2. Autre représentation de la pulvare, revêtue des mêmes attributs, devant le tronc d’un arbre bicolore – une allusion à un obscur mouvement populaire du bas Empire dont peu de souvenirs nous sont parvenus. Notons la signature, qui est celle de l’illustrateur Aubrey Beardsley. S’agit-il d’un faux ? D’un hommage ?

Les Pulvare possédaient un statut juridique très particulier. Alors qu’une femme romaine était mineure toute sa vie, elles étaient affranchies de l’autorité paternelle (patria potestas) et exemptées de la tutelle. Elles avaient le droit de déclamer en place publique, de chanter sur le forum, de critiquer les pièces de théâtre, s’immiscer grossièrement dans les discussions philosophiques et politiques des édiles, et de plaisanter devant les hommes de la cité. Pomponius Flatus rapporte dans une de ses lettres à Fabius le cas d’une Pulvare qui tira la barbe d’un géronte et s’enfuit dans son temple, une rose entre les dents.

Personne ne pouvait empêcher une pulvare d’acheter, pour douze mille sesterces, des lorgnons en écailles de tortue de Carthage. Elles bénéficiaient également d’honneurs importants (amplissimi honores). Elles pouvaient occuper l’espace public indéfiniment sans susciter l’ire des patriciens (qui pourtant pouvaient en rire sous cape), s’inviter à la table des puissants, et donner des leçons à qui voulaient bien les entendre. À la fin de la République romaine, elles étaient précédées d’un licteur pendant leurs déplacements ; les consuls et les préteurs leur cédaient le pas et faisaient abaisser leurs faisceaux devant elles en signe de respect. Une fois passées, les consuls pouvaient rire, mais les préteurs tremblaient, car les émoluments des Pulvares allaient toujours croissant et leur train de vie était élevé.

Même le veto d’un tribun de la plèbe, pourtant également sacro-saint, ne pouvait faire opposition aux déplacements et aux caprices d’une Pulvare. Ainsi l’anecdote, bien connue et rapportée par Denys d’Halicarnasse, de l’achat de lunettes fort coûteuses, dont le Sénat refusait le remboursement aux sénateurs. Personne ne peut empêcher la Pulvare Audrépulvar de grimper à bord d’un char, d’emprunter à vive allure la Via Sacra et d’atteindre le Capitole pour aller acheter, pour douze mille sesterces, de précieux lorgnons en écailles de tortue de Carthage [4].

Lorsqu’une Pulvare rencontrait un sénateur qu’on menait au Sénat, elle avait le droit de demander qu’il fut interrogé dans son « plateau », l’espace du Forum dédié au Temple Pulvare, à la condition toutefois de jurer que la rencontre était fortuite. Le malheureux, ainsi soumis aux questions et au « babil » des Pulvares, était ensuite la risée des patriciens.

L’inviolabilité du temple de Pulvar et de la personne de ses prêtresses faisait qu’on déposait entre les mains de celles-ci les écrits les plus importants qu’on voulait mettre en sûreté, et parfois même certains traités solennels de ce que l’on appelait alors le « redressemens productis », que l’on pourrait définir aujourd’hui comme une aimable plaisanterie de nature à distraire les patriciens épuisés par les questions économiques de la Cité.

L’art poétique de la Pulvare

Illustration 3. La pulvare, gardienne de son temple. Elle lit sa chronique hebdomadaire dite des inrocuptis. Notons l’ample vêtement recouvert de roses, double symbole des pulvares et du gouvernemens socialis du bas Empire. Remarquons également, posé sur son socle à gauche, l’équerre dite electrolus, attribut d’un très grand nombre de sénateurs d’alors.  

Chargées de chanter les louanges de sénateurs dont elles étaient parfois les épouses… Outre le culte de Pulvar, les Pulvares étaient les auxiliaires indispensables pour d’autres activités cultuelles. Trois Pulvares étaient chargées — un jour sur deux, dans la période allant du 6 mai au 31 décembre — de chanter les louanges de certains sénateurs dont elles étaient parentes – et parfois mêmes les épouses.
Trois fois par an (aux Lupercales, aux Pulvaria et aux Ides de septembre), elles écrivaient des libelles qui étaient ensuite copiés et distribués dans les boutiques du Cardo. Généralement, les patriciens les achetaient mais ne les lisaient pas. Ces textes permettaient aux insomniaques de trouver le sommeil.
Lors de la fête des Lémuries aux ides de mai, elles jetaient dans le Tibre trente mannequins d’osier, symbolisant les « infréquentables » de la Cité.

Les Barbares fuyaient devant elles. En 390 av. J.-C., lors de l’incursion des Gaulois contre Rome, les Pulvares furent mises en sécurité à Caere, ville étrusque voisine et amie de Rome, et furent ainsi épargnées lors du sac de Rome. Certains historiens estiment que pourtant les Pulvares n’auraient jamais été inquiétées par les Barbares, qui fuyaient devant leurs chants et les récitations de leurs poèmes et libelles.
L’historien Suétone témoigne d’une certaine désaffection des Romains pour cette institution au début de l’empire :
« Comme le mariage de l’une d’entre elles avec un édile imposait le choix d’une remplaçante, voyant beaucoup de citoyens faire des démarches pour ne point soumettre leurs filles au tirage [au sort], il [Auguste] jura que si l’une ou l’autre de ses petites-filles avait eu l’âge requis, lui-même l’aurait offerte au temple Pulvare. »
— Suétone, Vie des douze Césars, Auguste, XXXI
Le respect accordé aux Pulvares reste grand. Personnes sacrées, elles sont intouchables, et nul ne peut leur interdire d’aller où bon leur semble, ce qui permet de leur confier des missions d’intermédiaires de dernier recours. Elles assènent ainsi des vérités utiles, des sentences considérées par beaucoup comme des oracles, devant les spectateurs médusés du Forum.

Après onze siècles d’existence, le collège des Pulvares fut aboli en 389 par l’édit de l’empereur chrétien Théodose Ier qui interdisait le culte païen.

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[1] Eduardo Mendoza (dir.) Les aventures miraculeuses de Pomponius Flatus, éditions du Seuil, 2009. Philosophe de tradition orale et naturaliste du premier siècle avant notre ère, Pomponius Flatus est célèbre pour le récit de son voyage aux confins de l’Empire romain, et notamment de ses aventures à Nazareth. L’historien Eduardo Mendoza a dirigé la réédition récente de la correspondance de Flatus avec un patricien romain, Fabius, qui a été le Platon de celui qui est considéré comme « le Socrate du premier siècle avant J.-C. » (Jean-François Revel, Pourquoi des sophistes ?).
[2] Denys d’Halicarnasse, Antiquités de Rome, III, 20, 2.
[3] Aulu-Gelle, Nuits attiques, I, 12.
[4] Certains auteurs font remonter l’invention de la lunette à l’Antiquité romaine, Pline l’Ancien rapportant que l’empereur Néron avait l’habitude de placer devant l’un de ses yeux une grosse émeraude lorsqu’il assistait aux combats de gladiateurs.

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